Son rôle conceptuel entre les deux auteurs
Introduction
La notion de division du travail a été traité de nombreuses fois et sous différents angles en sciences sociales et en économie politique. La plus connue est celle d’Emile Durkheim qui définit les manières de sentir, de penser et d’agir comme l’émanation de la structure sociale et qui existent sous plusieurs formes, comme celle du langage. Son approche est déductive, pour la relier au sujet, dans son livre De la division du travail social, il différencie deux types de société selon leur forme de division du travail. Nous retrouverons ainsi les deux idéaux-types de la société traditionnelle, possédant une solidarité mécanique, et de la société moderne avec une solidarité organique. Dans la première société, les individus reproduisent tous le même labeur et se trouvent tous être identiques. A l’inverse de la seconde société, les activités de productions sont très diversifiées et complémentaires, les individus se trouvent être tous différents et individualisés. Une idée importante est donc que le degré de développement de la division du travail produit une spécialisation des individus et une diversification des manières de voir, penser et d’agir. La conscience de l’individualité et d’intérêts particuliers serait alors le produit d’un degré de division du travail avancé. Enfin, le travail d’Emile Durkheim nous permet de donner une première définition de la notion de division du travail, comme celle d’une organisation stable et sociale de la répartition des activités de production, capable d’être catégorisé en différents idéaux-types tels que présentés précédemment.
Adam Smith propose une définition similaire de la division du travail dans la Recherche sur la nature et les causes de la Richesse des Nations, Livre Premier : Des causes du progrès des puissances productives du travail et de l’ordre selon lequel son produit se répartit naturellement parmi les divers rangs du peuple. Cependant, les idéaux-types décrivant différentes sociétés, ou degré de division du travail, n’apparaitront qu’au Livre V : Du revenu du souverain ou république, à savoir les sociétés de chasseurs, les sociétés de pasteurs et les sociétés d’agriculteurs. Ce qui est important pour Smith est en premier lieu de saisir le processus de spécialisation avant de définir différents stades de développement de la division du travail.
« [La division du travail] est la conséquence nécessaire, quoique très lente et graduelle, d’une certaine propension de la nature humaine qui n’a pas en vue une utilité d’une telle envergure : la propension à permuter, troquer, et échanger une chose contre une autre.[1] »
Pour Smith, ce processus n’est donc ni un objectif planifiable pour lui-même – c’est-à-dire, de la volonté d’atteindre un degré division du travail avancé pour sa productivité – ni pour un enrichissement de chefs ou d’états. Ce processus viendrait de facteurs naturels, émanant de la nature humaine ou des facultés de raisons et de paroles, telle que le laisse entendre la citation suivante :
« Que cette propension soit l’un des principes fondamentaux de la nature humaine dont on ne peut pas rendre davantage compte ou, comme cela semble plus probable, qu’elle soit conséquence nécessaire des facultés de la raison et de la parole, n’appartient pas à notre objet actuel de recherche. [1]»
Cela nous permet de définir la propension de l’homme à échanger, et l’échange en lui-même, comme une interaction intentionnelle et intéressé entre individus avec l’enjeu de contreparties. Ceci explique que la première forme d’échange économique selon Smith soit le troc. Mais cette propension et cette capacité à l’échange sont également exclusives à l’homme comme le précise la citation suivante :
« Elle [la propension à échanger] est commune à tous les hommes et ne se trouve dans aucune autre espèce d’animaux, lesquels ne semblent connaitre ni cette sorte de contrat ni aucune autre.[1] »
Il vient ici appuyer l’argument que l’échange découle des facultés de raisons ou du langage. La coopération animale ne résulterait que de « la simultanéité accidentelle de leurs passions pour le même objet à ce moment particulier.[1] » C’est ainsi que se précise la définition de marché comme une coopération intentionnelle où l’on échange des biens ou des services contre d’autres biens et d’autres services différents.
Il définit également clairement son objet d’étude, nous permettant de formuler une seconde définition de la division du travail comme un processus de spécialisation. Ses recherches se concentrent sur cette notion par le prisme de son objectif de préciser ce qui engendre la richesse des nations.
A ce titre, nous pouvons tirer de ces précédentes citations une autre implication, la propension de l’homme à échanger une chose contre une autre nécessite une forme de communication. Tandis que pour Durkheim les formes de communications viennent des structures sociales, pour Adam Smith, elles sont les produits des plaisirs recherchés par les hommes. Dans son livre Théorie des sentiments moraux, il distingue plusieurs types de plaisirs : les plaisirs égoïstes de satisfaire ses besoins biologiques[2] et les plaisirs de l’interaction liés à la notion de sympathie. Cette dernière se divise autour de deux types d’interaction sociale, le premier étant les plaisirs directs et réflexes, le second étant les plaisirs d’une approbation des spectateurs de l’action, et l’observation du plaisir éprouvé par le bénéficiaire de l’action[3].
Ainsi, cette sympathie permettrait à un individu de saisir l’intérêt des autres et de faire valoir le sien à d’autres. En effet, le langage et l’échange impliquent une conscience de ses propres intérêts, et de ceux des autres. Il s’en suit que l’individu se comprend comme une entité singulière et distinct des autres individus, à la fois par ce dont il a besoin, par ses capacités et les capacités des autres. Dans cette configuration, la première structure sociale définissant le rôle et la valeur de telle capacité par rapport à une autre ; ou inversement, le coût nécessaire et acceptable pour satisfaire un besoin, est le marché.
« Comme c’est la faculté d’échanger qui suscite la division du travail, l’étendue de cette division du travail est nécessairement toujours limitée par l’étendue de cette faculté ou, en d’autres termes, par l’étendue du marché.[4] »
Le marché se définit ainsi par des « conventions, troc, ou achat[5] ». Ces nouvelles citations nous permettent de compléter en affirmant que, pour Smith, la faculté d’échange est une instance qui permet d’engendrer le processus de division du travail. Le marché serait une forme d’interdépendance.
Ce qu’il faut retenir c’est que, pour Smith, l’étendue du marché détermine l’étendue de la division du travail. Ou plus succinctement que la demande détermine la production.
Un autre auteur a grandement écrit sur la question du travail et en particulier celle de la notion de division du travail, à savoir, Karl Marx. Si dans la démarche nous pouvions déjà appréhender une dissonance entre Smith et Durkheim, ces derniers, en ajoutant Marx, restent néanmoins fervents d’une méthode scientifique raisonnée.
La définition de la division du travail de Marx dans son ouvrage L’idéologie Allemande est similaire à celle de Smith. En effet, Marx œuvre à transcrire la notion de division du travail comme un processus de spécialisation, et une organisation stable des activités de production de manière plus homogène et intriqué que les précédents auteurs. Ce choix dans son analyse et dans son argumentaire en fait un ouvrage très dense, en partie par son développement inévitablement synthétique et redondant. Néanmoins, ce travail est la forme la plus aboutie de sa conception du matérialisme historique dont la notion centrale est la division du travail. Cela en fait l’ouvrage le plus proche du sujet de ce mémoire que n’importe quelle autre de ses œuvres.
La première chose qui frappe dans la définition que Marx donne à la division du travail, c’est, tout comme Smith, son exclusivité aux Hommes :
« On peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, par la religion et par tout ce que l’on voudra. Eux-mêmes commencent à se distinguer des animaux dès qu’ils commencent à produire leurs moyens d’existence, pas en avant qui est la conséquence même de leur organisation corporelle. En produisant leurs moyens d’existence, les hommes produisent indirectement leur vie matérielle elle-même.[6] »
Ici, l’accent n’est pas mis sur l’échange, mais sur la production elle-même et son organisation. Marx commence son analyse historique de la reproduction physique des hommes, sa démarche est déductive. Il suppose que de cette organisation découle le reste de l’existence matérielle des Hommes. Pour reprendre avec Marx :
« Du reste, division du travail et propriété privée sont des expressions identiques – on énonce, dans la première, par rapport à l’activité ce qu’on énonce, dans la seconde, par rapport au produit de cette activité.[7] »
Ce qu’il veut dire ici, c’est que la répartition des activités de production correspond exactement et simultanément à la répartition de ce qui est produit. Cela appui donc, selon lui, que l’échange n’est pas déterminant pour le développement de la division du travail. On peut retrouver l’idée de Smith, en plus intriqué, que l’étendue du marché et l’étendue de la division du travail se correspondent. Néanmoins, pour Marx, le marché ne serait qu’une forme de répartition du produit de la division du travail, ce qui nous laisse entrevoir un lien avec Emile Durkheim quant au fonctionnement des sociétés primitives. Son modèle historique entre propriété tribal, propriété communale et propriété féodal nous permettra de concrétiser cet aspect.
Les divergences et convergences entre Smith et Marx annoncent un apport particulier pour les sciences sociales sur la notion de division du travail.
Le problème qui se pose serait de savoir quel est le rôle joué par la division du travail dans la pensée de Smith et de Marx, à quel point cette notion est structurante pour ces derniers, puis quelles sont ses implications et les différences entre les deux auteurs ? Ainsi, on se demandera dans quelle mesure la division du travail, comme une séparation entre métiers et emplois pour Smith et en tant que force productive pour Marx, est impliquée dans le processus d’échange et de production économique. De par ce processus et par l’analyse historique des deux auteurs, il s’agira de s’interroger sur la manière dont il s’insère dans l’évolution de la société en général et la place qu’y occupe la guerre comme activité improductive et exceptionnelle. Enfin, il faudra déterminer le rôle joué par la division du travail dans la structuration de l’État, en tant qu’institution capable de mener des politiques budgétaires et qui possède le pouvoir législatif, judiciaire et exécutif, tant ils semblent indissociables pour les deux auteurs.
Hypothèses
La première hypothèse est que la division du travail prend la forme d’une interdépendance entre les hommes pour les deux auteurs.
La deuxième hypothèse est que la conscience et la connaissance sont des produits du progrès de la division du travail, et donc que la division du travail structure le développement des rapports entre les hommes, et du rapport des hommes avec leur environnement.
La troisième hypothèse est que le processus de spécialisation entraine une répartition inégale des activités de production et de leur produit.
La quatrième hypothèse est que les deux auteurs pensent le progrès de la division du travail inévitable et centrale dans le progrès de la société en général.
La cinquième hypothèse est que les deux auteurs utilisent la division du travail comme critère pour catégoriser des stades de développement de sociétés entières.
La sixième hypothèse est que la division du travail structure des rapports de classes selon les deux auteurs.
La septième est que l’Etat et la division du travail se confondent dans un même processus de spécialisation qui accélère l’accumulation de richesse et intensifie son inégale répartition.
Plan
Une première partie nous permettra de saisir l’origine de la division du travail dans le processus d’échange et de production. Elle confrontera les visions des deux auteurs dans l’apparition de ce processus. Elle traitera également la manière dont la division du travail encadre le développement de l’échange et de la production économique. Elle s’intéressera enfin au sens véhiculé par la division du travail dans l’échange et la production elles-mêmes, c’est-à-dire, dans quelle mesure ce processus est générateur de normes et de croyances.
La première hypothèse est que la division du travail prend la forme d’une interdépendance entre les hommes pour les deux auteurs, mais que la définition de cette interdépendance se fait par l’échange pour Smith et par la production pour Marx. Ainsi, ces divergences donnent un rôle différent à la division du travail dans l’interdépendance, pour Smith, elle est une conséquence, et pour Marx, un déterminant. Cependant, ces deux approches peuvent se compléter pour comprendre le développement des échanges et de la production économique. La deuxième hypothèse est que la conscience et la connaissance sont des produits du progrès de la division du travail, et donc que cette notion structure le développement des rapports entre les hommes, et du rapport des hommes avec leur environnement. Elle met ainsi en place les moyens pour développer la connaissance et la conscience, tout en étant une aliénation par son organisation involontaire. Enfin, la dernière hypothèse est que le processus de spécialisation entraine une répartition inégale des activités de production et de leur produit.
Une deuxième partie comparera les différents stades évolutifs de la société selon les deux auteurs. Nous verrons en quoi ces étapes évolutives sont indissociables du processus de division du travail jusqu’à se confondre totalement. Cette partie confrontera également les caractéristiques qui définissent ces différents stades et la manière dont ils progressent. Ainsi, les implications et différences perçues dans la première partie vis-à-vis de l’échange et de la production seront concrétisées dans la comparaison des modèles historiques des deux auteurs. L’étude de la place de la guerre, entre collectivités ou territoires, nous permettra de préciser d’autant plus les implications de la division du travail dans ces divers stades évolutifs.
La première hypothèse est que les deux auteurs pensent le progrès de la division du travail inévitable et centrale dans le progrès de la société en général. La seconde hypothèse est que les deux auteurs utilisent la division du travail comme critère pour catégoriser des stades de développement de sociétés entières. Cependant, Smith définit également des différences de développement entre territoires, tandis que Marx définit ces différences comme des rapports sociaux conflictuels.
Une troisième et dernière partie étudiera le fondement de la conception d’état et des classes sociales selon les deux auteurs. Elle nous permettra enfin de confronter les divergences les plus conséquentes entre les deux auteurs sur ces thèmes et d’en proposer un regard critique. La première divergence concerne l’Etat pour résoudre les antagonismes de classe et la propriété. Selon Smith ils découlent d’un faible degré de division du travail où le pouvoir et les richesses se confondent et sont très centralisées. Ces antagonismes pourraient ainsi être contenu par une division du travail plus développé, une séparation entre pouvoir et richesse et une spécialisation des pouvoirs dans l’Etat. Selon Marx, cet antagonisme découle de la division du travail et structure les rapports de productions jusqu’à provoquer le renversement d’une classe par une autre. La deuxième divergence concerne le rôle de l’Etat dans la société. Selon Smith, l’Etat a comme première fonction la défense de la propriété, puis la prise en charge des biens communs inadaptés au marché comme l’éducation, la santé etc… Selon Marx, l’Etat est le théâtre illusoire de la lutte des classes. L’hypothèse est que l’Etat n’a pas de fonction et n’est pas une représentation illusoire de la lutte des classes. L’Etat et la division du travail se confondent dans un même processus de spécialisation qui accélère l’accumulation de richesse et intensifie son inégale répartition.
Méthodologie
La méthode se base sur une analyse de source des textes écrits par les deux auteurs, édités et traduits en langue française. Il s’agit par la suite de confronter le contenu des textes entre eux à travers leurs citations, et d’en tirer des implications épistémologiques ou caractéristiques autour de la notion de division du travail, puis d’en proposer une analyse à l’aide de la littérature scientifique ayant déjà traité du sujet.
Mes sources principales pour Adam Smith sont le Livre I et le Livre V de la Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations publiés pour la première fois en 1776. Ce choix est conditionné par la volonté de l’auteur de publier ces écrits, ce qui les rends intéressant à étudié pour leur réflexion aboutie. Les autres de tomes de la Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations traitent moins directement du sujet, bien que le Livre III : Des différences dans la progression de l’opulence des nations aurait été intéressant à étudier pour son expertise historique plus précise. Cependant, cette expertise est délimitée temporellement et possède une portée bien moindre que le Livre V autour de la notion de division du travail. Le Livre II : De la nature, de l’accumulation et l’emploi des capitaux est une source secondaire car il se concentre sur la nature des capitaux, mais il permet de préciser la définition d’Adam Smith de la propriété privé, ce qui est directement en lien avec notre sujet. Son ouvrage Théorie des sentiments moraux, publié en 1759, est une source secondaire car il traite moins directement la division du travail. Néanmoins, il permet de saisir l’origine de la propension de l’homme à échanger, ce qui est directement en lien avec notre sujet.
La première de mes sources principales pour Karl Marx est l’Idéologie Allemande écrite en collaboration avec Friedrich Engels entre 1845 et 1846. Elle sera publiée pour la première fois en 1932 après avoir été reconstitué par David Riazanov via l’institut Marx-Engels de Moscou. En effet, Marx et Engels n’avaient pas trouvé d’éditeur à l’époque tandis qu’ils font clairement allusion à ce texte dans la préface de la Contribution à la critique de l’économie politique publié en 1859. La seconde source principale est Le Manifeste du parti communiste, commandé par la Ligue communiste et rédigé en Allemand par Karl Marx entre 1847 et 1848. Ces choix sont également conditionnés par la volonté de l’auteur d’éditer et de publier ces écrits. Ces choix ont aussi pour objectif de confronter deux points de vue et objectifs différents d’un même auteur. En effet, L’Idéologie Allemande est un ouvrage à l’ambition scientifique qui critique les jeunes hégeliens et présente le matérialisme historique de Marx, tandis que Le Manifeste du parti communiste a un objectif plus militant et rhétorique. Enfin, ces deux ouvrages ont été choisis parmi les nombreux écrits de Marx car ils traitent directement du sujet de ce mémoire, ce qui n’est pas le cas de ses autres ouvrages. Les manuscrits de 1844 sont une source secondaire car Marx n’a pas voulu les publier, cependant, cet écrit est intéressant pour affiner l’opposition entre les deux précédentes sources comme il condense ses deux points de vue et objectifs.
Les éditions des ouvrages de Marx et de Smith ont été choisis en fonction d’une relative proximité temporelle et de manière à uniformiser les traductions des différentes sources. L’Edition Sociale de 1967 a donc été choisi pour l’Idéologie Allemande et Le Manifeste du parti communiste de Marx ; Economica en 2000 pour les Livre I et V de la Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations.
L’origine de la division du travail
De l’interdépendance à la division du travail
La notion d’interdépendance est indissociable de celle de division du travail bien que son origine diffère entre Adam Smith et Karl Marx. Nous avons déjà vu l’importance des plaisirs et de la sympathie dans les interactions humaines pour le premier. Néanmoins, ces aspects doivent être complétés par la capacité de projection, de changements de rôles, ou, autrement dit, de comparaison interpersonnelle qu’on retrouve dans la Théorie des sentiments moraux. Cette capacité prévient d’une divergence trop grande entre ce qui est désiré et ce qui est désirable, c’est-à-dire entre les sentiments individuels et les sentiments des spectateurs qui forment tous deux la société. C’est ainsi que se créé chez l’individu un spectateur externe, le « spectateur impartial » :
« Nous faisons comme si nous étions les spectateurs de notre propre comportement, et nous tentons d’imaginer quel effet, vu sous cet angle, il produirait chez nous[8] »
Nous pouvons rapprocher cette notion avec celle de l’autrui généralisé de George Herbet Mead. Néanmoins, la première forme d’interdépendance chez Smith peut correspondre à la propension de l’homme à échanger. En nous penchant sur la Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, nous pouvons constater que cette interdépendance sentimentale définie le caractère social des Hommes et la forme des interactions au sein de la société :
« Tous les hommes vivent ainsi en échangeant, c’est-à-dire qu’ils deviennent tous dans une certaine mesure des commerçants, et la société elle-même croit jusqu’à devenir ce qui est à proprement parler une société marchande.[9] »
C’est donc enfin ce caractère social et ces formes d’interactions qui définissent la société toute entière. Nous pouvons observer chez Smith un déterminisme moral et naturel du social.
Marx dispose de sa propre compréhension de l’interdépendance entre les hommes. En effet, l’interdépendance chez Marx vient d’un déterminisme plus profond, il développe dans son ouvrage trois « moments » ou aspects simultanés, qui précèdent l’apparition de la division du travail social et se perpétuant indéfiniment en son sein :
« Le premier fait historique est donc la production des moyens permettant de satisfaire ces besoins, la production de la vie matérielle elle-même, et c’est même là un fait historique, une condition fondamentale de toute histoire que l’on doit, aujourd’hui encore comme il y a des milliers d’années, remplir jour par jour, heure par heure, simplement pour maintenir les hommes en vie.[10] »
« Le second point est que le premier besoin une fois satisfait lui-même, l’action de le satisfaire et l’instrument déjà acquis de cette satisfaction poussent à de nouveaux besoins, – et cette production de nouveaux besoins est le premier fait historique.[11] »
« Le troisième rapport, qui intervient ici d’emblée dans le développement historique, est que les hommes, qui renouvellent chaque jour leur propre vie, se mettent à créer d’autres hommes, à se reproduire ; c’est le rapport entre homme et femme, parents et enfants, c’est la famille.[12] »
Ainsi, pour Marx, de ces trois aspects de la vie humaine se dégage un rapport double, un rapport naturel dans sa nécessité, et un rapport social dans sa réalisation dans le sens d’une action conjuguée de plusieurs individus, « peu importe dans quelles conditions, de quelle façon et dans quel but[12] ». Nous pouvons remarquer un même début de traitement du sujet entre Marx et Smith, les deux auteurs souhaitant expliquer le processus de spécialisation avant de s’atteler à présenter des organisations stables des activités de production. Marx généralise cette organisation sous le terme de « mode de production » comme étant composé de diverses « forces productives », dont le « mode de coopération » qui désigne à la fois les formes échangées et la division du travail. Il poursuit donc son expertise de l’interdépendance en se concentrant sur la production.
Le langage se retrouve être un produit de cette division du travail :
« Le langage est aussi vieux que la conscience, – le langage est la conscience réelle, pratique, existant aussi pour d’autres hommes, existant donc alors seulement pour moi-même aussi et, tout comme la conscience, le langage n’apparaît qu’avec le besoin, la nécessité du commerce avec d’autres hommes.[13] »
Tout comme Smith, il propose une définition intriquée du langage et de la faculté de raison. Ce qu’il appelle ici « conscience » peut en réalité être assimilé au simple rapport avec autrui et avec son environnement. Un rapport de nécessité, « pratique ». Il inverse le processus que propose Smith en essayant d’expliquer que le langage est produit par cette nécessité de commerce, et seulement ensuite qu’il permet son développement. Pour Marx, la distinction entre l’Homme et l’animal n’est pas du ressort naturel, comme pour Smith, mais social.
Comme nous avons pu le voir, les différences entre Marx et Smith pour expliquer le phénomène de langage sont moindres. La concrétisation de ce rapport d’interdépendance à travers la situation et l’instance du marché permet d’intégrer l’échange dans la définition marxienne des rapport sociaux. Nous pourrions ainsi proposer que Smith concentre son étude sur un effet du phénomène de langage parmi d’autres. Une hypothèse se dégage alors de cette lecture, la notion de division du travail entre Smith et Marx ne se déroule pas sur le même niveau d’analyse. La division du travail de Smith venant d’une forme précise d’interdépendance, le marché, et la division du travail de Marx façonnant les rapports sociaux et le rapport des individus à leur propre environnement.
Le sens généré par la division du travail
De ce que nous avons dit, nous pouvons déduire que la conscience de Soi et de son environnement découle de l’interaction entre les individus, et donc des échanges. Marx dira d’ailleurs :
« La production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement mêlée à l’activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle[14] »
« Et même les fantasmagories dans le cerveau humain sont des sublimations résultant nécessairement du processus de leur vie matérielle que l’on peut constater empiriquement et qui repose sur des bases matérielles. De ce fait, la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l’idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent, perdent aussitôt toute apparence d’autonomie. Elles n’ont pas d’histoire, elles n’ont pas de développement ; ce sont au contraire les hommes qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de leur pensée.[14] »
Quand Marx parle de développement de la production matérielle, il entend ici celui de la division du travail, mais aussi celui des techniques et des outils de production. L’interaction des individus est donc conditionnée par leurs capacités productives. Il y a donc une imbrication plus profonde entre mode de production, rapports sociaux et conscience. Cette dernière peut être interprétée comme le simple reflet de l’interaction entre le mode de production et les rapports sociaux. En effet, selon Marx, la conscience n’est à l’origine de rien, elle est l’aboutissement des processus qui entrent en contradiction au sein du mode de production, à savoir, la division du travail et les rapports de production. Bien que son analyse puisse paraître hermétique, elle peut intégrer des développements plus subjectivistes et interactionnels.
Comme nous l’avons vu, pour Smith c’est le sens, ou les sentiments, qui engendrent la division du travail. Cette conception entre en opposition avec la vision de Marx. Cependant, pour les deux auteurs, le phénomène de conscience est un produit de l’interaction social. Le spectateur impartial de Smith se construit en effet au fil des interactions et se développe au sein de chaque individu.
« Dans une société civilisée, il [l’homme] se trouve en toutes circonstances éprouver le besoin de coopération et du concours d’une multitude d’hommes, tandis que sa vie entière est à peine suffisante pour gagner l’amitié de quelques personnes.[15] »
Cependant, d’après la citation d’Adam Smith, nous pouvons déduire que lorsque l’homme ne peut compter sur la bienveillance d’autrui pour obtenir ce qu’il veut, il doit recourir à l’échange marchand. L’inclinaison pour le troc, suscitant la division du travail, il donne une origine marchande aux différentes spécialités que développe la division du travail. Les conventions, le troc ou l’achat, sont autant de formes concrètes d’interactions nécessitant l’arbitrage d’un spectateur impartial ou d’un autrui généralisé comme le définissait Mead :
« La communauté organisée ou le groupe social qui donnent à l’individu l’unité de son soi peuvent être appelés « Autrui généralisé ». L’autrui généralisé est l’attitude de la communauté en totalité. Ainsi, dans le cas d’un groupe social tel que l’équipe de base-ball, l’équipe fait office d’Autrui généralisé, pour autant qu’elle entre – comme processus organisé ou comme activité sociale – dans l’expérience de tous les membres[16] »
Finalement, bien que les implications théoriques de Smith nous permettent de faire un pont avec l’interactionnisme symbolique, sa méthode se rapproche bien plus du matérialisme historique de Marx en reliant toute forme d’échange et d’anticipation de la conscience comme conditionné par la réalité matérielle.
C’est un point important qui sépare Smith et Marx de l’interactionnisme symbolique. L’interaction sur base de symboles n’est pas si déterminante, le langage, bien qu’il reste indispensable, ne conditionne pas les formes d’échange et d’interaction, il est au contraire régi par des règles socialement construites, que ces règles découlent du marché ou du mode de production. Le langage se retrouve être un outil que nous pourrions décrire comme élastique. Nous pourrions proposer que la parole chez Smith soit intriquée dans le processus de déploiement du marché de la même manière que, pour Marx, la parole est intriquée dans le processus de développement des forces productives. Les divergences à priori irréconciliables entre un déterminisme moral et un déterminisme social deviendraient obsolètes à l’instant même où les hommes deviendraient interdépendants, puis, où la conscience deviendrait subordonnée aux rapports matériels de la division du travail. L’écart entre les objets de recherches de Smith et Marx ne semble pas profondément théorique, mais soumis à leur volonté de construire leurs domaines de recherches de manière indépendante et hermétique.
Les effets de la division du travail
La conscience sensible prenant comme première expression le langage ne suffit pas à comprendre les formes de solidarités qui se dégagent de la division du travail. Nous poursuivons avec Smith :
« La différence de talents naturels entre hommes différents est en réalité bien moindre que nous le pensons ; le génie très différent qui semble distinguer des hommes de différentes professions lorsqu’ils ont atteint leur maturité n’est, très souvent, pas tant la cause que l’effet de la division du travail.[17] »
« Parmi les hommes au contraire, les génies les plus dissemblables sont utiles les uns aux autres ; les différentes productions de leurs talents respectifs, du fait de l’inclinaison générale à permuter, à troquer et à échanger étant mises pour ainsi dire dans un fond commun, où chaque homme peut acquérir toute partie dont il a besoin du produit du talent d’autres hommes.[18] »
Nous pouvons assimiler ce que l’auteur désigne comme génie ou talent comme un produit de la socialisation. Ce génie prend la forme d’une performance que les spectateurs désignent comme tel. Ces citations nous permettent déjà de confirmer la proposition précédente du langage comme une expression produite à partir de rapports matériels. Mais elles permettent également d’aller plus loin. Si pour Smith l’inclinaison au troc entraine une certaine inclinaison à la complémentarité de compétences spécialisés, elle permet également d’atteindre un haut degré de compétence dans ces spécialités. Ce degré de compétence est ensuite reconnu par les spectateurs et s’intègre aux rôles qui composent le spectateur impartial. L’interdépendance prend alors ces trois dimensions, celle de la complémentarité, du degré de compétence, et du sens (ou de la valeur) donné à l’activité de production. Ces trois dimensions peuvent se condenser dans la notion de productivité.
A travers la productivité, nous pouvons trouver deux niveaux d’analyses qui s’entrechoquent chez Adam Smith. Le premier niveau est celui de la division du travail social :
« Dans les progrès de la société, la philosophie ou la pensée devient, la principale ou la seule occupation d’une catégorie particulière de citoyens. […] Chaque individu devient expert dans sa propre branche ; on accomplit plus d’ouvrage au total ; et on accroit considérablement, de ce fait, la somme des connaissances.[19] »
Smith rejoint donc la citation de Marx sur les formes de consciences purement théoriques comme la philosophie. La spécialisation, à l’échelle sociale, permet donc une plus grande productivité intellectuelle, grâce à une plus grande productivité matérielle. Cependant, Smith ne va pas aussi loin que Marx dans le déterminisme social et reste au stade du constat. C’est en réalité ici que se creuseront leurs réelles contradictions.
Le second niveau de la division du travail est celui qui se développe au sein d’un métier ou d’une entreprise, créant elle-même de nouveaux métiers. Nous partirons de son exemple très connu d’une fabrique d’épingle :
« On pourrait donc considérer que chaque personne, faisant la dixième partie de quarante-huit mille épingles, fabrique quatre huit cent épingles par jour. Mais si elles avaient toutes travaillé séparément et indépendamment, et sans que l’une d’entre elles ait été formée à cette activité particulière, chacune d’entre elles n’aurait certainement pas été capable de faire vingt, peut-être même une seule épingle par jour.[20] »
La réalisation d’une production, somme toute commune, résulte d’un processus de travail complexe, sans lequel, selon Smith, un seul ouvrier n’aurait été capable de réaliser la production. Si cette intrication entre quantité et qualité de production s’était retrouvée dans le niveau de la division du travail sociale, peut-être que les divergences avec le modèle de Marx auraient été moindre. C’est en effet une implication très importante que dégage Smith dans ce niveau, la productivité et la production elle-même peuvent se confondre et désigner la même chose, à savoir la division technique du travail. Il frôle ce que Marx nomme le mode de production, d’autant plus dans cette nouvelle citation :
« Ce grand accroissement de la quantité d’ouvrage que, en conséquence de la division du travail, le même nombre de gens est capable d’exécuter est dû à trois circonstances : tout d’abord à l’augmentation de l’habilité de chaque ouvrier ; deuxièmement, au gain de temps qui est couramment perdu à passer d’une espèce d’ouvrage à une autre ; enfin, à l’intervention d’un grand nombre de machines qui facilitent et abrègent le travail, et permettent à un seul homme de l’ouvrage d’un grand nombre.[21] »
Les facteurs qui augmentent la productivité sont ici strictement matériels et correspondent presque exactement à ce Marx appelle des forces productives :
« Il s’ensuit qu’un mode de production ou un stade industriel déterminés sont constamment liés à un mode de coopération ou à un stade social déterminés, et que ce mode de coopération est lui-même une « force productive » ; il s’ensuit également que la masse des forces productives accessibles aux hommes détermine l’état social, et que l’on doit par conséquent étudier et élaborer sans cesse « l’histoire des hommes » en liaison avec l’histoire de l’industrie et des échanges[22] »
Marx intrique ces deux niveaux d’analyses qui sont séparés chez Smith. Tout comme Goffman pour la situation sociale, Smith fait de la production intra-branche un domaine d’analyse autonome, bien que conditionné par l’étendue du marché et la division du travail sociale. Le développement de la division du travail social et du travail microéconomique n’est donc pas aussi intimement lié chez Smith que chez Marx.
L’idée d’accumulation est cependant moins marquée dans l’analyse de Marx que dans celle de Smith. Chez Smith, la productivité et l’accumulation sont également deux choses bien distinctes. Smith fait de l’accumulation le déterminant de la division technique du travail comme on peut le voir dans le Livre II de la nature, de l’accumulation et de l’emploie du capital de la Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations :
« L’accumulation d’un capital est un préalable nécessaire à la division du travail, le travail ne peut recevoir de subdivisions ultérieures qu’à proportion que les capitaux se sont préalablement accumulés de plus en plus.[23] »
Tandis que Marx fait de la productivité le déterminant dans le développement de la conscience, nous pouvons déduire chez Smith que ces deux notions font fonctions égales dans l’essor de la connaissance, elle-même en accumulation. Ces divergences sont aussi liées à la définition de conscience. Adam Smith ne définit pas cette dernière comme directement en rapport avec la division du travail social contrairement à Marx. Nous pourrions supposer que, pour Smith, la connaissance ne se limite pas à des doctrines ou des dogmes, mais aussi à la technique et au savoir-faire. Marx s’intéresse plus au sens culturel de la connaissance pour définir la conscience comme la « théorie pure[24] », alors qu’il définit clairement la technique et le savoir-faire comme des forces productives à part entières.
La division du travail social injecte donc un sens dans l’activité que nous pouvons également définir comme générateur de distinction social.
Nous commencerons par une citation d’Adam Smith :
« La différence entre les personnages les plus dissemblables, entre philosophe et simple portefaix, par exemple, semble provenir moins de la nature que de l’habitude, des coutumes et de l’éducation[25] »
La division du travail social produit ainsi des habitudes, des coutumes et des manières d’éduquer qui facilitent la reproduction sociale. Cependant, les contraintes économiques restent déterminantes dans cette reproduction comme le laisse entendre le Livre V :
« Dans une société civilisée et commerçante, il faut que la collectivité se préoccupe de l’éducation des petites gens peut-être plus que celle d’un certain rang ayant quelques fortunes. Ceux-ci ont généralement dix-huit ou dix-neuf ans avant de débuter dans une affaire, une profession ou un métier par lequel ils comptent se distinguer dans le monde. […] En général, leurs parents ou leurs tuteurs tiennent assez à ce qu’ils aient tous ces talents et, dans la plupart des cas, sont disposés à faire face à toutes les dépenses nécessaires à cette fin. [26]»
« Il en va autrement des petites gens, qui ont peu de temps disponible pour leur éducation. Leurs parents peuvent tout juste se permettre de les entretenir, même dans leur prime enfance. […] Les petites gens ne peuvent dans aucune société civilisée être aussi bien instruites que les gens qui ont un certain rang et quelque fortune.[27] »
Marx quant à lui ne relie pas directement l’éducation à la division du travail pour expliquer la reproduction sociale :
« Les divers stades de développement de la division du travail représentent autant de formes différentes de la propriété ; autrement dit, chaque nouveau stade de la division du travail détermine également les rapports des individus entre eux pour ce qui est de la matière, des instruments et des produits du travail.[28] »
« Voici donc les faits : des individus déterminés qui ont une activité productive selon un mode déterminé entrent dans des rapports sociaux et politiques déterminés.[29] »
En effet, c’est ici que le déterminisme de Marx le sépare profondément de Smith. Ainsi la reproduction sociale n’est pas une notion à part entière, mais elle correspond totalement à la reproduction des rapports de productions. La domination culturelle n’est pas vu comme une dimension déterminante dans ces rapports, mais au contraire foncièrement déterminée.
« Avec le développement de la propriété privée, on voit apparaître pour la première fois les rapports que nous retrouverons dans la propriété privée moderne, mais à une plus vaste échelle. D’une part, la concentration de la propriété privée qui commença très tôt à Rome, comme l’atteste la loi agraire de Licinius [367 av-J.C.], et progressa rapidement à partir des guerres civiles et surtout sous l’Empire ; d’autre part, en corrélation avec ces faits, la transformation des petits paysans plébéiens en un prolétariat à qui sa situation intermédiaire entre les citoyens possédants et les esclaves interdit toutefois un développement indépendant[30]. »
C’est par cet exemple que nous voyons se concrétiser son modèle d’analyse, les changements dans le mode de production entrainent des changements législatifs qui accélèrent ce développement. C’est ainsi qu’il définit ses classes, par différents stades de la propriété privée, et donc, de la division du travail.
« Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle.[31] »
« Les individus qui constituent la classe dominante possèdent, entre autres choses, également une conscience, et en conséquence ils pensent; pour autant qu’ils dominent en tant que classe et déterminent une époque historique dans toute son ampleur, il va de soi que ces individus dominent dans tous les sens et qu’ils ont une position dominante, entre autres, comme êtres pensants aussi, comme producteurs d’idées, qu’ils règlent la production et la distribution des pensées de leur époque; leurs idées sont donc les idées dominantes de leur époque.[31] »
Selon Marx, la domination culturelle est en effet induite par la domination dans les moyens de production. Cette domination culturelle peut être vu comme une conséquence du stade de propriété privée ou de la division du travail en vigueur, il se détache de Bourdieu par ce principe, celui que la domination culturelle est déterminé. Il distingue deux catégories dans la classe dominante causé par la division du travail sociale, la production économique et la production culturelle :
« [la division du travail] se manifeste aussi dans la classe dominante sous forme de division entre le travail intellectuel et le travail matériel, si bien que nous aurons deux catégories d’individus à l’intérieur de cette même classe.[31] »
« Cette scission peut même aboutir à une certaine opposition et à une certaine hostilité des deux parties en présence. Mais dès que survient un conflit pratique où la classe tout entière est menacée, cette opposition tombe d’elle-même, tandis que l’on voit s’envoler l’illusion que les idées dominantes ne seraient pas les idées de la classe dominante et qu’elles auraient un pouvoir distinct du pouvoir de cette classe.[31] »
En effet, pour Marx, l’existence de classes sociales n’exclut pas l’apparition de fractions de classe aux intérêts divergents, ni même à la concurrence à l’intérieur et entre ces fractions. Tout est une question de circonstances, et de circonstances pour le moins historiques. C’est pourquoi il faut comprendre les classes sociales selon Marx non pas comme des ensembles stables et homogènes, mais comme des processus matériels qui polarisent des intérêts antagonistes lorsque le mode de production et les rapports sociaux entrent en contradiction. La répartition inégale des activités et de leur produit n’implique pas forcément une conscience de classe immédiate comme nous aurions pu le lire dans la Misère de la philosophie. Il ne faudrait pas y voir ici une contradiction, mais seulement une production intellectuelle déterminée par son contexte, et consciente, à priori, de cette détermination. La classe dominante, comme entité, correspond à un stade précis de développement de la division du travail à l’intérieur de laquelle peut se dégager une solidarité de classe en cas de menace immédiate venant d’une autre classe organisée. Nous pourrions donc proposer que, selon Marx, les classes sociales se font sur l’échelle de l’Histoire, et prennent des formes conflictuelles ou au contraire, universalistes, selon le contexte historique :
« En effet, chaque nouvelle classe qui prend la place de celle qui dominait avant elle est obligée, ne fût-ce que pour parvenir à ses fins, de représenter son intérêt comme l’intérêt commun de tous les membres de la société ou, pour exprimer les choses sur le plan des idées : cette classe est obligée de donner à ses pensées la forme de l’universalité, de les représenter comme étant les seules raisonnables, les seules universellement valables.[32] »
La distinction sociale est donc un versant inévitable de la division du travail sociale, le point de convergence entre Marx et Smith se situe dans les moyens à disposition des individus pour se distinguer socialement. Ils sont rejoints par des sociologues qui ont fait de la domination culturelle leur domaine d’expertise tel que Bourdieu et Weber. Cependant, le caractère économique qui détermine cet aspect culturel sépare les deux économistes des sociologues. Nous pouvons donc proposer, de part ces analyses, que l’interdépendance prend des formes de solidarités entre métiers et entre classes selon le stade de développement de la division du travail. Pour comprendre ce phénomène, nous allons donc devoir étudier ce processus par les conceptions historiques des deux auteurs.
Les étapes évolutives de la division du travail
Entre Smith et Marx, la notion de division du travail implique une analyse historique évolutionniste. Les aspects développés précédemment, entre l’échange pour l’un et la production pour l’autre, comme base de tout groupement humain, vont ici trouver des caractéristiques concrètes et temporelles. Ces caractéristiques vont nous permettre de saisir tout l’enjeu autour de leur définition de la division du travail. Leur analyse se divise elle-même en deux aspects complémentaires, la notion de progrès, puis celle de stade de développement.
Le progrès de la division du travail
Pour Smith, plus l’échange s’étend en termes de proximité de surplus de production au surplus de production d’autrui, plus il suscite la division du travail, et donc le progrès :
« Par conséquent, puisque tels sont les avantages du transport par voie d’eau, il est naturel que les premiers progrès des arts et des activités humaines se fassent là où cette commodité ouvre le monde entier comme marché aux produits de toutes sortes de travail et qu’ils soient toujours bien plus tardifs à s’étendre aux régions intérieures du pays.[33] »
Cette proximité peut alors prendre le sens de proximité et de circulation. Ces aspects complémentaires sous-entendent un processus de centralisation et d’accumulation des marchandises, que ce soit par l’accélération du flux des échanges, ou le regroupement des activités dans des espaces socialement définis comme des villes. Selon Smith, le progrès se fait graduellement et territorialement, des centres d’échanges au reste du territoire décentralisé.
La séparation entre villes et campagnes n’est pas clairement établie, lorsqu’elle est évoquée, elle concerne uniquement les infrastructures et le degré de diversification des besoins et de la production. La séparation entre ville et campagne se fait par rapport au progrès, ce dernier ne serait pas égal en fonction de la situation du territoire, c’est-à-dire du développement des échanges en son sein.
On peut voir se dessiner deux niveaux de lecture dans le modèle historique de Smith, le niveau qui sépare différents stades de développement de la division du travail, et le niveau qui sépare territorialement des zones développées et non développées à l’intérieur de ces stades, selon la circulation de la marchandise.
Son modèle historique est complété par des critères de distinctions sociales dont l’importance vari selon le stade de développement de la division du travail.
Ces critères sont composés de quatre aspects :
« La première de ces causes ou circonstances est la supériorité des qualités et aptitudes personnelles : force, beauté, agilité du corps, sagesse alliée à la vertu, prudence justice, force d’âme et mesure dans le jugement.[34] »
Il met donc en premier lieu au même niveau les aptitudes naturelles du corps et de l’esprit. Mais il précise cependant un peu plus loin que :
« Aucune société, qu’elle soit barbare ou civilisée, n’a jamais jugé commode de fixer les règles de préséance, de rang et de hiérarchie selon ces caractères invisibles, auxquels a toujours été préféré quelque chose de plus patent et de plus tangible.[34] »
Il garde ainsi une certaine cohérence avec sa proposition que nous avons vu dans la première partie, décrétant que la différence de talent entre les hommes est un produit de la division du travail, et non sa cause.
Nous poursuivons avec les autres aspects bien plus déterminants selon lui : « La deuxième de ces causes ou circonstances est la supériorité de l’âge.[34] » ; comme nous l’avons vu précédemment : « La troisième de ces causes ou circonstances est la supériorité de la fortune.[35] » ; et « La quatrième de ces causes ou circonstances est la supériorité de la naissance.[36] ». Nous pouvons remarquer ici le souci de Smith de trouver des causes sociales aux hiérarchies humaines. Ces critères de hiérarchisation, ou de reproduction sociale, ne dépassent pas ce rôle. Dans le modèle de Smith, leur importance change en fonction du degré de division du travail, donc de l’étendu du marché.
Marx quant à lui développe l’idée de progrès à travers le développement des forces productives, dont celle de la division du travail. Nous trouvons un exemple de ce constat dans Le manifeste du parti communiste :
« La Bourgeoisie, depuis son avènement, à peine séculaire, a créé des forces productives plus variées et plus colossales que toutes les générations passées prises ensemble. La subjugation des forces de la nature, les machines, l’application de la chimie à l’industrie et à l’agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de continents entiers, la canalisation des rivières, des populations entières sortant de terre comme par enchantement, quel siècle antérieur a soupçonné que de pareilles forces productives dormaient dans le travail social ?[37] »
Par cette citation, Marx sous-entend que la bourgeoisie a provoqué le progrès des forces productives, nous allons observer la différence de conception qu’il existe entre cet ouvrage politique et L’idéologie Allemande :
« Cette division du travail implique en même temps la répartition du travail et de ses produits, distribution inégale en vérité tant en quantité qu’en qualité ; elle implique donc la propriété, dont la première forme, le germe, réside dans la famille où la femme et les enfants sont les esclaves de l’homme.[38] »
Ici, la division du travail peut être considéré comme la base des rapports familiaux, impliquant l’esclavage au sens de la libre disposition du travail d’autrui. Cependant :
« L’esclavage latent dans la famille ne se développe que peu à peu avec l’accroissement de la population et des besoins, et aussi avec l’extension des relations extérieures, de la guerre tout autant que du troc.[39] »
La division du travail, selon Marx, est donc sexuelle avant d’être sociale, ce n’est qu’après le développement des forces productives que cette division du travail finira par être subordonnée au mode de production en devenant donc pleinement social. Engels ajoutera même dans l’édition anglaise du Manifeste du parti communiste de 1888, sur le modèle de l’anthropologue Lewis Henry Morgan, qu’« avec la dissolution de ces communautés primitives, la société commence à se diviser en classes distinctes, et finalement antagonistes. » Le premier moteur de l’histoire n’est pas la lutte des classes à proprement parlé, mais la lente progression de la division du travail sexuel qui, passé l’étape de l’écriture selon Engels, sera mené par le développement du mode de production, c’est-à-dire, la division du travail social.
Ce développement est précisé par une nouvelle citation de Marx :
« Chez le peuple barbare conquérant, la guerre elle-même est encore, ainsi que nous l’avons indiqué plus haut, un mode de rapports normal qui est pratiqué avec d’autant plus de zèle que l’accroissement de la population crée de façon plus impérieuse le besoin de nouveaux moyens de production, étant donné le mode de production traditionnel et rudimentaire qui est pour ce peuple le seul possible.[40] »
Comme nous l’avons vu dans la première partie, c’est ici l’apparition de nouveaux besoins qui entraine le progrès de la division du travail. Pour Marx, il n’y a pas de préhistoire, il n’y a que l’histoire productive conditionné par les trois aspects de la vie productive que nous avons déjà vue, puis une lente détermination sociale, qui se fait d’elle-même, après une détermination sexuelle, dans la famille. Cette étape pour Marx, dans l’Idéologie Allemande, et contre ce qu’a pu dire Engels, n’est pas importante au sens où toute forme de division du travail correspond à une forme de propriété privée. Cette étape correspond donc à un niveau de centralisation et d’augmentation des forces productives et de la population par le regroupement de différentes familles en tribus :
« Cette famille, qui est au début le seul rapport social, devient par la suite un rapport subalterne (sauf en Allemagne), lorsque les besoins accrus engendrent de nouveaux rapports sociaux et que l’accroissement de la population engendre de nouveaux besoins […][41] »
Nous voyons donc déjà la concrétisation d’une précédente proposition de Marx : produire sa vie est un rapport double, naturel dans sa nécessité et social dans sa réalisation. Mais au-delà de ceci, l’augmentation de la population se fait naturellement par la réalisation continue de ces trois aspects simultanés de la vie productive. Cette croissance démographique peut elle-même être interprété comme une force productive à part entière, conditionné par le progrès de la division du travail, puis lui permettant de dépasser son potentiel dans les rapports sociaux existants. A force de son développement, la division sexuelle du travail se subordonnerait à l’acquisition des nouveaux moyens de satisfaire ses besoins. La division du travail serait de moins en moins bornée par la nature des individus, et de plus en plus par la nature même des activités de production. C’est-à-dire, le processus de spécialisation finirait par se faire de lui-même, aliéné par les nouveaux besoins que son propre progrès engendre, et par les nouveaux moyens de les assouvir qu’il crée, ainsi de suite. C’est ainsi que le modèle du progrès chez Marx se construit : par des cercles vertueux ou plutôt des boucles de rétroactions. Cela nous permet de dépasser ce que le sens commun donne à la lutte des classes et qui est établi dans Le manifeste du parti communiste à titre politique et militant :
« Hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurande et compagnons, en un mot, oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée ; une guerre qui finissait toujours ou par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, ou par la destruction des deux classes en lutte.[42] »
En effet, cette guerre ininterrompue serait plutôt la conséquence du progrès de la division du travail que sa cause, et revêtira des aspects bien plus complexes dans la suite de l’Idéologie allemande que nous allons voir dans la prochaine sous partie.
Le progrès chez Smith et Marx comporte une séparation temporelle puis spatiale, elle est présente chez le dernier de manière plus imbriqué, le rapport à l’espace étant considéré comme un rapport social à part entière et définit par le mode de production.
Les stades de développements de la division du travail
Chez Smith la première forme d’organisation du marché et de la division du travail correspond aux groupes de chasseurs. Les critères de distinctions sociales que nous avons évoqués se retrouvent bridés pour la plupart par cette forme de solidarité que nous pourrions dire « mécanique » au sens Durkheimien :
« Chez les nations de chasseurs, comme les tribus indigènes d’Amérique du Nord, l’âge est le seul fondement du rang et de la préséance.[34] »
« Celles-ci [les inégalités de fortune] ne peuvent exister au premier stade de la société, celui des chasseurs. La pauvreté universelle instaure chez eux l’égalité universelle ; autorité et hiérarchie y ont pour seul et fragile fondement la supériorité des ans ou des caractères personnels.[35] »
« La distinction que confère la naissance découlant de l’inégalité de fortune, ne peut exister dans une nation de chasseurs […][36] »
Cette idée de pauvreté universelle, correspondant à une égalité universelle, pourrait impliquer un rapprochement théorique entre Smith et Marx. En effet, si pour Marx la division du travail entraine nécessairement la propriété privée, donc l’inégalité, pour Smith c’est plus directement la quantité et la diversité de surplus de production, de marchandises, qui pourraient entrainer l’inégalité, et donc la propriété privée. Proposition appuyée par la citation suivante :
« Les nations de chasseurs ne possèdent pas grand-chose, ou du moins rien qui excède la valeur de deux ou trois journées de travail ; aussi y trouve-t-on rarement un magistrat permanent ou une administration régulière de la justice.[43] »
En remettant cette citation dans son contexte, pour Smith, la possession entraine la nécessité d’une protection légale et civile. Nous pourrions donc en déduire que l’absence de possessions à la valeur excédant deux ou trois jours de travails indique une absence d’Etat civil. Smith entend même que les « passions » comme la vengeance, la cupidité etc… sont le produit d’une grande quantité de possession accumulée et centralisé. « Partout où il y’a grande passion il y’a grande inégalité.[43] » Enfin, ce lien entre possession et Etat est accentué par la citation suivante :
« Chez les nations de chasseurs, comme les tribus indigènes d’Amérique du Nord, qui représentent l’état le plus primitif et le plus élémentaire de la société, chaque homme est guerrier tout autant que chasseur. […] Dans ces conditions, sa société ne subit aucune espèce de dépense, que ce soit pour le préparer au combat ou pour l’entretenir pendant qu’il s’y trouve, car il n’y a alors à proprement parler ni souverain, ni république.[44] »
Chez Smith on voit donc dans son modèle historique une grande imbrication entre division du travail social, possessions et institutions. Néanmoins, ces éléments ne sont pas aussi clairement définis et distingués que dans l’ouvrage de Marx. Mais contrairement à ce dernier, il donne un ordre de grandeur de la population armée – dont nous pouvons déduire la population totale avec les précédents éléments – et ce, pour chaque stade de développement de la division du travail. « Il est rare qu’une armée de chasseur excède deux ou trois cents hommes.[45] » Chaque homme étant guerrier et producteur, nous pourrions proposer que dans le modèle Smithien, un groupe de chasseur n’excède pas le triple de guerriers disponibles, en y incluant femmes, vieillards et enfants, ces derniers n’étant pas considérés comme des guerriers par Smith. Une faible division du travail implique donc une faible population guerrière, mais une grande proportion de guerriers dans la population.
Puis, vient la société de pasteurs, ou les sociétés nomades, plus avancé selon lui que le précédent stade étudié. Les critères de distinctions sociales y sont également plus imposants et intriqués :
« Un chef Tatare, dont les troupeaux se sont accrus jusqu’à lui permettre d’entretenir mille hommes, ne peut guère employer autrement qu’à l’entretien de mille l’homme l’accroissement de ses richesses. […] Il est nécessairement à la fois leur général et leur juge, et sa qualité de chef est l’effet nécessaire de la supériorité de sa fortune.[35] »
« La distinction que confère la naissance non seulement peut exister chez les nations de pasteurs, mais elle y existe toujours.[36] »
Ainsi, la première forme de possession, dépendant de l’étendu du marché, se caractérise par sa quantité et non sa diversité. Un stade de division du travail plus avancé que celui de chasseur implique donc, selon Smith, une très forte concentration de biens dans la main d’un seul homme qui se retrouve être sa propre protection légale, la première forme d’Etat. Cette forme correspond à l’idée la plus simple qu’on puisse s’en faire, Smith considérant les chefs de sociétés de pasteurs comme des despotes.
« Chez les nations de pasteurs, comme les Tatares ou les Arabes, qui constituent un état plus avancé de la société, chaque homme est, de la même manière, guerrier. […] Quand une telle nation part en guerre, les guerriers ne confient pas leurs troupeaux aux vieillards, aux femmes et aux enfants, trop faibles pour les défendre. […] En outre, la nation entière étant accoutumée à une vie d’errance, même en temps de paix, elle se met facilement en campagne en temps de guerre.[46] »
« Quand un Tatare ou un Arabe part vraiment en guerre, il vit comme en temps de paix, de ses propres troupeaux qu’il emmène avec lui. Son chef ou souverain, car ces nations ont toutes des chefs, ou souverains, ne fait aucune dépense pour le préparer au combat ; et lorsqu’il se trouve sur le champ de bataille, l’espoir de pillage est l’unique solde qu’il attend ou exige.[47] »
Ici, l’étendu du marché reste faible et la propriété foncière est inexistante. La diversité et la quantité de surplus de biens étant détenue par le chef de la nation de pasteur. Nous pourrions déduire que pour Smith, c’est néanmoins ce développement de la division du travail qui en fait une société de pasteur. La forme que prend la relation entre chef et sujet est ainsi déterminé par ce stade de la division du travail social. La population augmente également drastiquement, d’un facteur mille, comparé au précédent stade :
« Une armée de pasteurs, au contraire, peut quelques fois compter jusqu’à deux ou trois cent mille hommes.[47] »
Nous poursuivons avec l’avant dernier stade de développement, les nations d’agriculteurs, ici les critères de distinctions sociales sont moins exclusifs à la toute-puissance. Le pouvoir exécutif, militaire et judiciaire commence à être séparé, poussé par le même principe de progrès de la division du travail social :
« A l’origine, la séparation des pouvoirs judiciaire et exécutif découla, semble-t-il, des activités croissantes de la nation, dues à ses progrès croissants.[48] »
Ainsi, l’étendue du marché est plus importante que celle des précédents stades, mais elle reste très loin de celle que connait Smith dans son Angleterre du XVIIIème siècle. Ce stade correspond finalement aux sociétés antiques, particulièrement celle de la Grèce :
« Dans un état encore avancé de la société, parmi les nations d’agriculteurs qui commercent peu avec l’étranger et qui n’ont pas d’autres biens transformés que les objets grossiers à usage domestique que fait presque chaque famille pour son propre usage, chaque homme est également guerrier ou le devient aisément.[49] »
« Cependant tels qu’ils sont, il en coute rarement au souverain, ou république, la moindre dépense pour les préparer au combat.[49] »
« Dans toutes les nations [d’agriculteur], on considère que les hommes en âge de porter les armes représentent environ le quart ou le cinquième de la population totale.[49] »
« Il ne refuse donc pas à servir sans solde pendant une courte campagne et le cout pour le souverain, ou république, est souvent aussi faible pour l’entretenir durant la campagne que pour l’y préparer.[50] »
Nous voyons une fois de plus que le nombre de guerrier et leur nature est un indicateur de l’étendue du marché, plus il est faible, plus la proportion de guerrier dans la nation sera grande par rapport à la population totale, et moins cette dernière sera grande. L’inverse est donc tout aussi vrai pour Smith. Mais désormais, par l’étendue du marché, la nature du travail change également :
« Un pasteur a beaucoup de loisir […] Un agriculteur dans l’état primitif de l’agriculture en a peu[51] »
Remises en contexte, ces considérations servent à déterminer le temps d’entrainement disponible pour les hommes en âge de tenir une arme. Il est donc intéressant de constater que l’augmentation du marché et le progrès de la division du travail intensifient la production individuelle jusqu’à affaiblir les armées. Ce constat lui fait poser la question du meilleur type d’armée à lever pour un souverain, entre une milice ou une armée professionnelle.
Cependant, bien que la productivité puisse permettre une réduction du temps de travail, elle ne provoque pas cet effet. Sans le savoir, Smith décrit ce que Marx appelle l’aliénation et que nous verrons dans la dernière partie. Mais au-delà de ça, nous pouvons remarquer que Smith considère la production en parallèle de l’échange et de la propriété pour définir un stade de civilisation, ce qui peut le rapprocher de Marx.
En effet, Smith présente dans les Recherches dur la nature et les causes de la richesse des nations une grande intuition sur l’effet à venir de l’industrialisation qui réduira le rôle du travailleur au point de l’amener à l’état de simple marchandise comme le proposerait Marx.
Nous arrivons enfin au dernier stade du développement de la division du travail pour Smith, les sociétés commerciales. L’effet précédent est encore plus puissant « Un artisan ou un ouvrier n’en a pas du tout [de loisir][70] », cela implique donc une très faible disponibilité à l’entrainement. Ainsi :
« Dans un état de société plus avancé, ceux qui partent en guerre ne peuvent absolument pas subvenir à leur propre besoin pour deux raisons, à savoir le progrès de l’artisanat et de l’industrie et le perfectionnement de l’art de la guerre.[50] »
« Donc quand il part en campagne pour la défense de tous, comme il n’a pas de revenu pour vivre, il faut nécessairement qu’il soit entretenu par tous.[52] »
L’étendue du marché suscite une telle division du travail sociale, et en particulier liée à l’artisanat, au commerce et à l’industrie, que ceux qui produisent des biens spécialisés ne sont plus capables de produire leur propre nourriture, entre autres, ce qui renforce l’interdépendance entre les hommes. Ainsi, cette spécialisation implique la formation d’une armée pleinement professionnelle, ou la mise en place de services militaires, et enfin une dépense en termes de monnaie pour rémunérer les soldats. Cette dépense garantit la circulation de la marchandise, et donc la continuité du marché, même si les soldats ne produisent rien. Contrairement à Marx, Smith fait se confondre les sociétés féodales et industrielles dans l’étape évolutive de la société commerciale. Cette dernière est en effet le stade le plus avancé que peut prendre l’étendue du marché, et c’est ce rapport monétaire qui rythme les nouveaux développements de la division du travail. Il poursuit donc sur la nature que de la guerre, déterminé par ces évolutions :
« […] L’issue d’une guerre n’est plus déterminée, comme elle l’était dans les premiers âges de la société, par une seule escarmouche ou une mêlée occasionnelle, mais la campagne traîne généralement en longueur pendant plusieurs campagnes dont chacune dure la plus grande partie de l’année.[52] »
Et enfin il vient confirmer l’effet que nous avions précédemment vu sur la proportion de guerriers qui se calcul en fonction inverse de l’étendue du marché :
« Le nombre de ceux qui peuvent aller à la guerre, par rapport à l’ensemble de la population, est nécessairement bien inférieur dans un état civilisé à ce qu’il est dans un état primitif.[52] »
« Plus de la centième partie des habitant d’un pays, sans causer la ruine du pays qui paie leur entretien dans l’armée.[53] »
Marx propose également ses propres idéaux-types de stades de développement de la division du travail. « La première forme de la propriété est la propriété de la tribu[54] », tout comme Smith et Durkheim, il convient de décrire ce stade comme ayant une division du travail peu développé et comme étant une société de liens de parentés :
« À ce stade, la division du travail est encore très peu développée et se borne à une plus grande extension de la division naturelle telle que l’offre la famille.[54] »
En effet, comme nous l’avons vu, pour Marx, les rapports sociaux ne sont pas définis par la conscience – donc les rapports culturels tels que la religion ou la tradition –, mais au contraire déterminés par la division du travail social. Ici, les rapports sociaux et la division du travail ne sont pas encore distincts :
« Ce début est aussi animal que l’est la vie sociale elle-même à ce stade ; il est une simple conscience grégaire et l’homme se distingue ici du mouton par l’unique fait que sa conscience prend chez lui la place de l’instinct ou que son instinct est un instinct conscient. Cette conscience grégaire ou tribale se développe et se perfectionne ultérieurement en raison de l’accroissement de la productivité, de l’augmentation des besoins et de l’accroissement de la population qui est à la base des deux éléments précédents.[24] »
Ainsi, au stade tribal, la faible division du travail fait qu’elle correspond exactement aux rapports sociaux, mais également à la conscience :
« On voit immédiatement que cette religion de la nature, ou ces rapports déterminés envers la nature, sont conditionnés par la forme de la société et vice versa[24] »
La religion, chez Marx, n’a pas de fonction sociale en premier lieu. La religion, correspondant à la conscience, n’est qu’une « émanation » des rapports matériels bornés par le rapport à la nature. Ceci reste cohérent avec ce que nous avons déjà dit, pour Marx la conscience est un produit social qui ne peut pas agir sur le monde matériel.
La forme de division du travail suivante est celle de la propriété communale :
« La seconde forme de la propriété est la propriété communale et propriété d’État qu’on rencontre dans, l’antiquité et qui provient surtout de la réunion de plusieurs tribus en une seule ville, par contrat ou par conquête, et dans laquelle l’esclavage subsiste.[54] »
Ce stade correspond donc aux cité-états Grecques, par exemple, et correspond à la nation d’agriculteur chez Smith. Nous n’observons donc pas l’étape intermédiaire présent chez ce dernier, celui de la nation de pasteur. Marx poursuit :
« La division du travail est déjà plus poussée. Nous trouvons déjà l’opposition entre la ville et la campagne et plus tard l’opposition entre les États qui représentent l’intérêt des villes et ceux qui représentent l’intérêt des campagnes.[54] »
Contrairement à Smith, Marx ne fait pas de distinctions entre zones développées et non développées. Pour lui, ces zones sont bornées, entretiennent des rapports et ont des intérêts propres déterminés par la division du travail. Comme la ville et la campagne n’entretiennent pas les mêmes rapports selon le stade de développement, Marx sous-entend que les forces productives sont universelles :
« Il est également une condition pratique sine qua non, parce que des relations universelles du genre humain peuvent être établies uniquement par ce développement universel des forces productives et que, d’une part, il engendre le phénomène de la masse «privée de propriété» simultanément dans tous les pays (concurrence universelle), qu’il rend ensuite chacun d’eux dépendant des bouleversements des autres et qu’il a mis enfin des hommes vivant empiriquement l’histoire mondiale, à la place des individus vivant sur un plan local.[55] »
Il le dit clairement ici, rapprochant son évolutionnisme, assez contre intuitivement, d’une forme de diffusionnisme modéré. La distinction entre différentes zones ne se fait donc pas en termes de développement, mais par des rapports de productions. Cette idée est aussi présente dans Le manifeste du parti communiste :
« De même qu’elle [la Bourgeoisie] a subordonné la campagne à la ville, les nations barbares ou demi-civilisées, aux nations civilisées, elle a subordonné les pays agricoles aux pays industriels, l’Orient à l’Occident.[56] »
Remise dans son contexte, elle se limite à l’action bourgeoise, tandis qu’elle est pleinement adoptée dans l’Idéologie allemande comme principe de développement lié à celui de la division du travail. On remarque d’autant plus la différence entre une objectivité recherché dans l’Idéologie allemande, et la dénonciation assumé du manifeste.
A ce niveau de développement, nous pouvons voir également que le rapport de production de l’esclavage devient social et non plus sexuel, telle qu’il était « latent » dans la famille tribale :
« Les rapports de classes entre citoyens et esclaves ont atteint leur complet développement.[54] »
La dernière forme de propriété, d’un point de vue historique pour Marx, se retrouve dans la féodalité :
« La troisième forme est la propriété féodale ou celle des divers ordres. Tandis que l’antiquité partait de la ville et de son petit territoire, le moyen âge partait de la campagne.[40] »
Cette citation sera néanmoins nuancée plus tard lorsque Marx et Engels, dans une lettre portant sur l’écriture du premier volume du Capital[57], reconnaitront ce schéma valable pour l’Europe, reconnaissant en Asie un mode de production à part entière, mais sans plus de précisions. Nous allons voir avec les citations suivantes la complexification et la diversification des rapports de productions en fonction du territoire, et également la formalisation du rapport social qui relie ces différentes zones :
« Comme la propriété de la tribu et de la commune, celle-ci repose à son tour sur une communauté en face de laquelle ce ne sont plus les esclaves, comme dans le système antique, mais les petits paysans asservis qui constituent la classe directement productive. Parallèlement au développement complet du féodalisme apparaît en outre l’opposition aux villes. La structure hiérarchique de la propriété foncière et la suzeraineté militaire qui allait de pair avec elle conférèrent à la noblesse la toute-puissance sur les serfs.[29] »
« La propriété principale consistait donc pendant l’époque féodale, d’une part, dans la propriété foncière à laquelle est enchaîné le travail des serfs, d’autre part dans le travail personnel à l’aide d’un petit capital régissant le travail des compagnons. La structure de chacune de ces deux formes était conditionnée par les rapports de production bornés, l’agriculture rudimentaire et restreinte et l’industrie artisanale.[40] »
En contradiction avec Adam Smith, il existe donc une interdépendance et une évolution simultanée des territoires selon le mode de production. La féodalité précise l’opposition entre ville et campagne présente dans l’antiquité, elle change également les rapports de productions avec l’apparition du servage dans les campagnes, et le corporatisme des petites industries. Marx va également plus loin que Smith sur la nature du travail en la reliant à la propriété, en lui donnant une définition propre et en la distinguant clairement entre les stades de développement de la division du travail. Le modèle historique de Marx se rapproche alors du concept de configuration de Norbert Elias. En effet, dans une configuration on analyse le comportement des acteurs comme dépendant de actions de tous. Ainsi, la campagne et la ville, dans le modèle marxien, entrent en rapport dans une même configuration, d’autant plus dans la propriété féodale :
« La réunion de pays d’une certaine étendue en royaumes féodaux était un besoin pour la noblesse terrienne comme pour les villes. De ce fait, l’organisation de la classe dominante, c’est-à-dire de la noblesse, eut partout un monarque à sa tête.[40] »
La production intellectuelle, et les mœurs, sont subordonnées à ces rapports d’interdépendances, la rationalité bourgeoise déteint progressivement dans les normes féodales par la centralisation du pouvoir étatique. On peut remarquer chez Elias une chose qui manque chez Marx, la rétroaction entre le mode de production, les rapports sociaux, et la conscience – ici la culture.
Nous pourrions proposer une synthèse telle que la conscience ne nait pas avec des fonctions sociales, mais en s’intégrant dans les rapports de productions, elle acquière progressivement et d’elle-même – c’est-à-dire de manière non planifié et non volontaire –, une fonctionnalité à renforcer les liens d’interdépendances matérialistes et à les optimiser.
Durkheim et Smith voient également dans le pouvoir et dans la religion des outils de régulation social. Pour le dernier, l’Etat est capable d’optimiser le commerce par les diverses dépenses auxquels il doit se tenir pour entretenir la défense de la propriété et l’entretien des infrastructures.
Ces propositions vont nous permettre de passer à la dernière partie, celle qui concerne l’aliénation et la forme que prennent les rapports de production dans les institutions et la culture.
L’aliénation dans la division du travail
La notion d’aliénation accompagne souvent celle de la division du travail lorsqu’elle est développée. Par exemple, Durkheim dans Le suicide voyait la société industrielle porteuse d’anomie par un individualisme qui encourage la concurrence et provoque la paupérisation, mais aussi par la force, la fréquence et la soudaineté des crises et des accroissements économiques qu’elle engendre. Durkheim donne en effet un rôle important dans les normes sociales pour réguler les comportements individuels. L’anomie viendrait alors d’une dérégulation chronique, inhérente à une division du travail social et technique très développée, provoquant des crises et des accroissements inopinés et temporaires. Il y voit l’une des quatre causes du suicide, le suicide anomique – nous retrouvons son opposé, le suicide fataliste, démontrant d’une trop grande régulation sociale, mais également le suicide égoïste et altruiste dépendant cette fois de l’intégration sociale.
Cette idée peut également être observé dans les écrits de Smith et Marx, à deux niveaux différents.
Smith suppose en effet qu’une population confinée dans une même tâche répétitive et simple engendre un avilissement de cette dernière :
« Avec les progrès de la division du travail, l’emploi de la grande majorité de ceux qui vivent de leur travail, c’est-à-dire la masse du peuple, se retrouve limité à quelques opérations très simples, souvent une ou deux. Or l’intellect de la plupart des hommes est nécessairement formé par leur activité ordinaire. […] Il perd donc tout naturellement l’habitude de ces efforts et dévient généralement aussi stupide et ignorant que peut le devenir une créature humaine.[58] »
Marx ira plus loin dans Les manuscrits de 1844 et dira presque exactement ce que Durkheim avait proposé pour expliquer l’anomie même en cas de prospérité très forte, la dimension des normes n’y est cependant pas aussi développée :
« La hausse du salaire excite chez l’ouvrier la soif d’enrichissement du capitaliste, mais il ne peut la satisfaire qu’en sacrifiant son esprit et son corps.[59] »
Il développera également un modèle d’analyse proche de celui que propose Durkheim, mais en y intégrant une dimension pleinement économique :
« Si la richesse de la société décline, c’est l’ouvrier qui souffre le plus, car : quoique la classe ouvrière ne puisse pas gagner autant que celle des propriétaires dans l’état de prospérité de la société, aucune ne souffre aussicruellement de son déclin que la classe des ouvriers[59]»
« Prenons maintenant une société dans laquelle la richesse progresse. Cet état est le seul favorable à l’ouvrier. Là intervient la concurrence entre les capitalistes. La demande d’ouvriers dépasse l’offre. Mais : D’une part, l’augmentation du salaire entraîne l’excès de travail parmi les ouvriers. Plus ils veulent gagner, plus ils doivent sacrifier leur temps et, se dessaisissant entièrement de toute liberté, accomplir un travail d’esclave au service de la cupidité.[60] »
Ce modèle ne se retrouvera pas dans l’Idéologie Allemande. Ces manuscrits, pour Marx, étaient des ouvrages où sa conceptions historique et économique restait en gestations, comme le propose l’économiste Ernest Mandel dans son livre La formation de la pensée économique chez Karl Marx. Néanmoins, ces propositions sont remplacées par une approche purement matérialiste dans l’Idéologie Allemande, et nous permettent de dépasser la vision encore moralisatrice de Durkheim.
Mandel écrira d’ailleurs en parlant des Manuscrits de 1844 :
« Il [Marx] ne reconnait pas encore qu’un certain degré de développement des forces productives, que la réalisation de certaines conditions matérielles, sont indispensables pour la réalisation du communisme. Son communisme est encore un communisme essentiellement philosophique.[61] »
Ce qui sera complètement adopté dans l’Idéologie allemande :
« Sans cela : 1˚ le communisme ne pourrait exister que comme phénomène local ; 2˚ les puissances des relations humaines elles-mêmes n’auraient pu se développer comme puissances universelles, et de ce fait insupportable, elles seraient restées des « circonstances » relevant de superstitions locales, et 3˚ toute extension des échanges abolirait le communisme local. Le communisme n’est empiriquement possible que comme l’acte « soudain » et simultané des peuples dominants, ce qui suppose à son tour le développement universel de la force productive et les échanges mondiaux étroitement liés au communisme.[62] »
« Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent des prémisses actuellement existantes.[62] »
C’est par ces citations que l’universalité des rapports de production capitaliste prend son sens dans la réalisation du communisme. L’aliénation, pour Marx, dépasse très largement celle de la division du travail micro-économique et temporellement limité proposé par Smith. En effet, elle intègre une dimension pleinement historique et sociale, c’est-à-dire indissociable de la division du travail social. Nous pouvons déduire que, pour Marx, la réalisation du communisme est l’aboutissement du processus de développement de la division du travail rythmé par la lutte des classes.
Smith quant à lui restera cohérent avec son modèle en proposant que :
« Dans ces sociétés [de chasseurs à agriculteurs], les activités variées de chaque homme l’obligent à exercer ses capacités et à inventer des moyens de supprimer les difficultés qui se rencontrent continuellement. La faculté d’invention reste vive et on ne souffre pas que l’esprit sombre dans cette stupidité léthargique qui, dans une société civilisée, semble engourdir l’intellect dans presque tous les rangs inférieurs du peuple.[63] »
Nous pouvons proposer ici deux implications, d’une part, pour Smith et comme nous l’avons dit, la division du travail intra-branche cause l’abrutissement de la masse populaire ; d’autre part, la division du travail social entraine l’exclusivité de la faculté d’invention à des spécialistes, mais aussi, en rapport avec tous ce que nous avons déjà développé, l’augmentation de sa productivité à l’échelle de la société. En réalité, si l’aliénation chez Smith n’est pas clairement évoquée, elle implique des similitudes théoriques avec le modèle de Marx sur l’universalité du progrès de la division du travail social.
De la division du travail aux classes sociales
Smith dispose d’une typologie composée de trois classes sociales « primitives[64] », nous pouvons retrouver la classe des travailleurs rétribué en salaire venant de leur travail, la classe des capitalistes qui gagnent un profit sur le capital, et la classe des propriétaires fonciers qui touchent une rente foncière :
« Mais cet état initiale, dans lequel le travailleur jouissait de la totalité du produit de son travail, ne pouvait pas durer au-delà de l’appropriation de la terre et de l’accumulation du capital[65] »
Cependant, entre la Théorie des sentiments moraux et la Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, Smith défend un intérêt général dans l’organisation et le rôle des différentes classes sociales :
« Le produit de presque tout autre travail subit la même déduction du profit. Dans tous les arts et toutes les fabrications, la plupart des ouvriers ont besoin d’un maître qui leur avance les matériaux de leur ouvrage, leur salaire et leur subsistance jusqu’à ce que cet ouvrage soit achevé.[65] »
Néanmoins, il n’exclut pas la possibilité d’une combinaison de différents attributs de classes, tel qu’un ouvrier qui se fournit lui-même en capital, ou un propriétaire foncier qui demande un profit sur le travail des ouvriers qu’il emploi pour cultiver sa terre.
Finalement l’essence même d’un intérêt commun serait suscité par la propension à échanger, et se trouverait dans le développement de la division du travail. Cette interdépendance que nous avons pu largement développer prend une dimension plus nécessaire que simplement induite par cette propension inhérente à l’espèce humaine.
« Mais l’homme a presque continuellement besoin de l’aide de ses frères et c’est en vain qu’il attendrait de leur bienveillance.[5] »
Il se dégage donc l’idée d’une contradiction entre intérêts individuels qui prend la forme d’un égocentrisme. Cette opposition est résolue par la sympathie et permet ainsi la réconciliation de ces intérêts par l’échange. Nous partons donc d’un individualisme, d’abord faible lorsque l’étendu du marché est réduite, puis se renforçant à mesure que l’étendu du marché progresse.
En allant au Livre V, et comme nous l’avons vu, on se rend compte que l’accumulation des richesses entraine la création d’un état civil :
« Il [le propriétaire] est sans cesse entouré d’ennemis inconnus qu’il ne peut jamais apaiser bien qu’il ne les ait jamais provoqués et dont seul le bras puissant du magistrat civil, toujours levé pour les châtier de leur injustice, peut le préserver.[66] »
« Par conséquent, l’acquisition de nombreuses possessions de grande valeur requiert nécessairement l’établissement d’un gouvernement civil.[66] »
Ces passions déclenchées par l’accumulation de biens trouvent une origine certes naturelle dans son explication, mais son application reste tout à fait sociale dans le modèle de Smith. Les inégalités exacerbent donc l’opposition des intérêts de classes et la concurrence entre les hommes, qui ne l’étaient pas forcément lorsque l’étendu du marché était faible. Il s’en suit que cette concurrence universelle pour la propriété entraine un regroupement entre intérêts de riche à garder ses possessions, et intérêts de pauvre à les voler à ce dernier.
Cependant, Smith justifie la propriété du petit nombre avec leur rôle dans la production, mais également leur mérite :
« Ce n’est qu’à la protection du magistrat civil que le propriétaire de ces possessions de grande valeur acquises par le travail de longues années, voir celui de nombreuses générations, doit la sécurité de ses nuits.[66] »
La hiérarchie chez Smith est en effet naturelle et induite de manière logique avec l’augmentation des possessions de valeur. Du reste, nous avons déjà vu les critères de distinctions sociales qui permettent de s’élever dans cette hiérarchie, et selon les époques.
Chez Smith il n’y a donc pas d’intérêts de classe à proprement parler, mais plutôt des regroupements de fonctions selon la nature de la propriété et de la rémunération, qu’elle soit du salariale du travail, du profit du capital ou de la rente foncière. Mais une citation vient nuancer ce fait :
« Dans la mesure où le gouvernement civil est établi pour assurer la sécurité de la propriété, il est en réalité établi pour défendre les riches contre les pauvres, c’est-à-dire ceux qui possèdent quelque chose contre ceux qui ne possèdent rien du tout.[67]»
Dans son contexte, Smith parle ici des nations de pasteurs où l’Etat et les possessions de valeurs sont entre les mains d’un despote, il ira même plus loin encore :
« Quand le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif ne sont pas séparés, on ne peut gère éviter que la justice soit souvent sacrifiée à ce que l’on appelle vulgairement la politique.[68] »
C’est ainsi que, pour Smith, lorsque la richesse et le pouvoir politique se confondent, apparait un antagonisme clairement identifié entre riches et pauvres. Néanmoins, avec la progression du marché et de la division du travail, la richesse devient un facteur moindre dans la détermination des institutions. En effet, d’autant plus lorsque, comme nous l’avons vu, le progrès de la division du travail entraine nécessairement une séparation entre pouvoir exécutif, militaire et judicaire de par la complexification de ces métiers. La compétence primerait alors de plus en plus sur la richesse, la naissance et l’âge ce qui garantirait l’impartialité des institutions.
Marx porte dans l’Idéologie allemande un modèle tout à fait opposé à celui de Smith. Ce concept d’aliénation est pleinement acquis dans l’Idéologie allemande, elle donne naissance au concept d’Etat et d’intérêts de classes chez Marx tel que nous allons le voir :
« De plus, la division du travail implique du même coup la contradiction entre l’intérêt de l’individu singulier ou de la famille singulière et l’intérêt collectif de tous les individus qui sont en relations entre eux ; qui plus est, cet intérêt collectif n’existe pas seulement, mettons dans la représentation, en tant qu’« intérêt général », mais d’abord dans la réalité comme dépendance réciproque des individus entre lesquels se partage le travail.[7] »
Tout comme Smith, Marx voit dans l’interdépendance un intérêt collectif, cependant, le caractère égocentrique de l’intérêt individuel de l’homme prend ici non pas une origine naturelle, mais une origine sociale, lié directement à la division du travail.
« Précisément parce que les individus ne cherchent que leur intérêt particulier, – qui ne coïncide pas pour eux avec leur intérêt collectif, l’universalité n’étant somme toute qu’une forme illusoire de la collectivité, – cet intérêt est présenté comme un intérêt qui leur est « étranger », qui est « indépendant » d’eux et qui est lui-même à son tour un intérêt « général » spécial et particulier, ou bien ils doivent se mouvoir eux-mêmes dans cette dualité comme c’est le cas dans la démocratie. [69]»
Ainsi, l’intérêt commun prend une dimension inconsciente et déterminé par la division du travail sociale dans son application à travers l’interdépendance ; et une dimension consciente d’un intérêt extérieur à celui des individus. Cette dissociation de l’intérêt individuel et collectif est un aspect important du matérialisme historique, c’est cette dissociation qui caractérise l’aliénation des Hommes au mode de production et au progrès de la division du travail :
« Enfin la division du travail nous offre immédiatement le premier exemple du fait suivant : aussi longtemps que les hommes se trouvent dans la société naturelle, donc aussi longtemps qu’il y a scission entre l’intérêt particulier et l’intérêt commun, aussi longtemps donc que l’activité n’est pas divisée volontairement, mais du fait de la nature, l’action propre de l’homme se transforme pour lui en puissance étrangère qui s’oppose à lui et l’asservit, au lieu qu’il ne la domine.[7] »
C’est de cette dissociation même que nait toute forme de liens qui se bâtissent en surcroit des rapports de productions. C’est-à-dire, cette dissociation détermine la forme que prend la conscience de notre environnement et des rapports avec les autres. Par exemple, la forme que prend la religion, l’état et les liens familiaux lorsque la division du travail sociale les subordonne. En effet, pour Marx, le développement de la division du travail entraine un confinement de l’activité qui produit cette même aliénation, simultanément – la division du travail correspondant à une forme de propriété privé, – l’intérêt individuel se retrouve cloisonné par les rapports de productions qui prennent une forme de rapports de dominations. L’intérêt particulier ainsi scinder de l’intérêt général prend une caractéristique d’intérêt de classes antagonistes, dont la nature dépend du degré de division du travail. Sa nature répond à des caractéristiques territoriales – par exemple l’opposition entre villes et campagnes déjà évoqué – et positionnels – par exemple entre serfs et nobles, maitres et compagnons ou prolétaires et bourgeois. – Ces deux caractéristiques sont ainsi étroitement liés pour déterminer un intérêt de classe. L’avènement d’un intérêt bourgeois dépend donc principalement d’une capacité à unifier cette classe sur un territoire nationale pour faire valoir cet intérêt jusqu’à provoquer un changement social et le renversement de la classe aristocratique décentralisé.
Nous pouvons proposer une implication très importante de ces divers développements entre Marx et Smith. Pour Marx, cette scission entre l’intérêt individuel et collectif rendrait l’individu hermétique à l’échange par anticipation et par projection de l’intérêt d’autrui, car il se retrouve aliéné par la structure des rapports sociaux. Pour Marx, contrairement à Smith, il n’y a donc pas de réciprocité possible dans les échanges individuels, et encore moins par le marché, mais une confrontation inévitable entre intérêts individuels et de classes antagonistes selon la forme que prennent les rapports sociaux. C’est par cet effet que peut se distinguer la lutte des classes de Marx, de la lutte de place que nous pouvons déduire chez Smith. Nous pourrions comprendre alors l’importance prédominante chez Marx de la production par rapport à l’échange, en opposition à Smith :
« Ces différentes conditions, qui apparaissent d’abord comme conditions de la manifestation de soi, et plus tard comme entraves de celle-ci, forment dans toute l’évolution historique une suite cohérente de modes d’échanges dont le lien consiste dans le fait qu’on remplace la forme d’échanges antérieure, devenue une entrave, par une nouvelle forme qui correspond aux forces productives plus développées, et, par là même, au mode plus perfectionné de l’activité des individus, forme qui à son tour devient une entrave et se trouve alors remplacée par une autre.[70] »
« Donc, selon notre conception, tous les conflits de l’histoire ont leur origine dans la contradiction entre les forces productives et le mode d’échanges.[71] »
Ces citations nous permettent d’appuyer notre précédente proposition, l’échange, pour Marx, n’est donc pas producteur de l’histoire et de la société, mais au contraire un produit de ces dernières. Il rédigera tout un chapitre pour défendre l’idée que le communisme a pour vocation, en s’appuyant sur les prolétaires, de déterminer un mode d’échange réciproque, basé sur l’appropriation des moyens de production. Nous pouvons déduire, que, pour Marx, c’est cette appropriation qui permettra de faire prendre à l’échange sa dimension interactionnel que nous pouvons trouver chez Smith.
Les deux auteurs font donc la distinction entre intérêts particuliers et intérêt générale. Si Smith évoque différentes classes et types d’intérêts dans l’échange et la production, la propension de l’homme à l’échange et le développement de la division du travail entrainent une hiérarchie logique et légitime. Marx, quant à lui, fait de cette distinction entre classes et entre les intérêts individuels et général un développement tout aussi logique mais tout à fait illégitime. D’un côté, l’aliénation est aborder dans son caractère méso-social et sous-jacente au processus de civilisation ; De l’autre, l’aliénation au développement de la division du travail se déploie à l’échelle de l’Histoire humaine. De cette vision opposée prend forme le concept d’Etat que nous allons voir dans la dernière sous partie qui suit.
De la division du travail à l’Etat.
Nous retrouvons de fortes similitudes dans les causes de l’apparition de l’Etat entre Smith et Marx. Pour Smith, il résulte de la défense de la richesse. Ainsi pour Smith le rôle de l’Etat se décompose en différents devoirs, décrits sans doute sous l’influence de Machiavel. Le premier étant la défense contre les menaces extérieures :
« Ainsi le premier devoir du souverain, celui de défendre la société contre la violence et l’injustice d’autres sociétés indépendantes, devient graduellement de plus en plus onéreux à mesure que la société progresse dans les voies de la civilisation.[72] »
Le deuxième la justice :
« Le deuxième devoir du souverain, celui de protéger autant que possible chaque membre de la société de l’injustice ou de l’oppression de tous les autres membres, c’est-à-dire le devoir d’organiser une administration rigoureuse de la justice, requiert, comme le premier, des dépenses d’ampleur très différente aux divers âges de la société.[73] »
Le troisième le développement d’ouvrages publics, entre les infrastructures de commerces, l’éducation et la santé :
« Le troisième et dernier devoir du souverain ou république est celui d’ériger et d’entretenir les établissements et ouvrages publics qui, bien qu’ils puissent avantager au plus haut point une société développé, sont néanmoins d’une nature telle que les profits ne pourraient jamais rembourser les dépenses engagées par un individu ou un petit groupe d’individu ; on ne peut donc s’attendre à ce que l’un ou l’autre se lance dans une telle entreprise.[74] »
Nous voyons donc que l’Etat a pour rôle de contenir les intérêts individuels qui prennent un caractère antisocial, et de gérer les biens communs inadaptés à la concurrence du marché. Plus loin, le rôle de l’Etat est donc également de contenir les effets négatifs de la division du travail, ce par une éducation obligatoire et prise en charge par la collectivité comme nous a l’avons vue :
« L’Etat au demeurant tire un avantage non négligeable de leur éducation. Mieux ils sont éduqués, moins ils sont exposés à se laisser abuser par les phantasmes de l’exaltation et de la superstition qui, parmi les nations ignorantes, causent fréquemment les désordres les plus redoutables.[75] »
Il est donc dans l’intérêt de tous de garantir une bonne éducation à la masse du peuple fragilisé par le développement de la division du travail micro-économique. Nous pouvons facilement repérer une peur du désordre pour Smith, contrairement à Marx qui revendique un changement de société par la Révolution. La conception de l’éducation d’Adam Smith se rapproche alors d’autant plus de celle de la culture légitime de Pierre Bourdieu, bien qu’il ne soit pas fait mention de violence symbolique comme cette normalisation est vu comme bénéfique. Nous pouvons proposer également une vision fonctionnaliste du bonheur chez Smith où l’important réside dans le bonheur total de la société et non celui individuel. L’avilissement provoqué par la division du travail est alors un mal nécessaire pour le bonheur total.
Pour Marx, nous pouvons également déduire que la formation de l’Etat vient de l’accumulation de la richesse, mais elle prend une autre dimension en lien avec ce que nous avons développé dans la précédente sous-partie :
« C’est justement cette contradiction entre l’intérêt particulier et l’intérêt collectif qui amène l’intérêt collectif à prendre, en qualité d’État, une forme indépendante, séparée des intérêts réels de l’individu et de l’ensemble et à faire en même temps figure de communauté illusoire, mais toujours sur la base concrète des liens existants […][38]»
L’Etat prend donc la forme des liens familiaux au début du développement de la division du travail, puis il devient subalterne aux rapports de productions. C’est ce qui est communément appelé par Marx et Engels tout au long de leurs ouvrage une superstructure, un lien en sur croit des autres liens matériels. Cette superstructure est déterminée et non déterminante dans le progrès de la division du travail, elle reste cependant une étape inévitable à franchir dans tout changement révolutionnaire selon la citation qui suit :
« Il s’ensuit que toutes les luttes à l’intérieur de l’État, la lutte entre la démocratie, l’aristocratie et la monarchie, la lutte pour le droit de vote, etc., etc., ne sont que les formes illusoires sous lesquelles sont menées les luttes effectives des différentes classes entre elles […][69]»
Selon Marx, la lutte des classes s’effectue d’abord dans la division du travail et la répartition de la propriété, puis dans les rapports de productions, avant de l’être illusoirement au sein de l’Etat. Lorsque la lutte s’immisce jusque dans la sphère étatique, c’est que les contradictions entre la propriété et les rapports sociaux sont si clivantes qu’elles sont en capacités d’imposer un changement social. La lutte des classes prend alors une dimension temporelle et spatiale, dont les affrontements pour divers modes de gouvernement indiquent l’état de la lutte dans ces niveaux. La lutte des classes n’est alors pas un phénomène constant, mais fluctuant au gré du développement de la division du travail et des rapports infra-classe. C’est-à-dire, de la portée territoriale et du poids de la position que peut avoir un intérêt de classe pour renverser celui qui détient le pouvoir des institutions : c’est la dialectique du matérialisme historique.
C’est ainsi, selon Marx, que prend forme la lutte des classes, avec l’apparition de l’Etat. Nous pouvons néanmoins trouver une contradiction entre la non rétroactivité de cette superstructure sur le développement des forces productives que nous avions décelé tout au long du mémoire, et cette nécessité, cette étape inévitable pour la classe des prolétaires de devoir s’emparer de l’état pour imposer son modèle de production :
« […] Et il s’ensuit également que toute classe qui aspire à la domination, même si sa domination détermine l’abolition de toute l’ancienne forme sociale et de la domination en général, comme c’est le cas pour le prolétariat, il s’ensuit donc que cette classe doit conquérir d’abord le pouvoir politique pour représenter à son tour son intérêt propre comme étant l’intérêt général, ce à quoi elle est contrainte dans les premiers temps.[69] »
A l’aide des développements vu autour des modèles de Smith et Marx, nous pourrions proposer l’hypothèse que l’Etat est une superstructure capable de rétroagir sur les causes qui l’ont engendré : le progrès de la division du travail et l’accumulation du capital, des richesses et des possessions. Néanmoins, de par toute l’étude proposé, nous pouvons également supposer que cette rétroaction qui apparait chez Marx d’une manière militante dans l’Idéologie allemande en contraste avec le reste de l’ouvrage, ne peut se faire qu’en optimisant ce qui lui a permis de prendre toute son ampleur, la centralisation et l’accumulation des richesses ; autant que la centralisation et le perfectionnement des outils de régulation social. Il dit lui-même qu’une société n’expire jamais avant que soient développé toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir.
L’Etat ne pourrait alors être vu comme représentant l’intérêt général, même de manière illusoire ; il ne pourrait être vu comme un outil impartial. Mais il serait une position de domination à part entière dans laquelle se joue des rapports d’interdépendances infra-classe entre ceux qui détiennent le pouvoir législatif, exécutif, militaire, judicaire et ceux qui possèdent différents types de propriétés foncières, financières et industrielles. En reprenant l’intuition de Smith sur les sociétés nomades, cette séparation des pouvoir, et entre le pouvoir et les possessions – ainsi que la diversification de ces derniers – ne garantirait donc pas la justice, mais au contraire, optimiserait l’accumulation de la richesse et sa centralisation dans les mains d’une classe particulière. L’Etat serait alors une simple émanation de la division du travail, il aurait pour effet l’intensification de son développement en protégeant la propriété privée et sa propre existence. De par les moyens dégagés par ce progrès et son action, l’Etat deviendrait une position déterminée par les rapports de dominations contenus dans les rapports de production, et non en tant qu’outil pouvant servir une classe de manière consciente ou être impartial. Il ne pourrait alors être utiliser pour imposer un mode de production sans scission entre l’intérêt individuel et général, comme il ne pourrait que la reproduire.
Conclusion
Résultats
Pour les deux auteurs la division du travail ne se développe que chez les êtres humains, elle est donc un processus purement social.
La division du travail se définit comme un système de répartition stable des activités de production et comme un processus de spécialisation.
La notion de division du travail entre Smith et Marx ne se déroule pas sur le même niveau d’analyse. La division du travail de Smith venant d’une forme précise d’interdépendance, le marché, alors que la division du travail de Marx façonne les rapports sociaux et le rapport des individus à leur propre environnement.
Les deux auteurs partent du principe que l’interaction entre les hommes est productrice de la conscience. La production de la connaissance est ainsi stimulée par le développement de la division du travail sociale. Néanmoins, la division du travail occupe également une place importante dans la répartition des richesses et de la propriété pour les deux auteurs. Cependant, pour Marx, la division du travail et les propriétés privées désignent la même chose. Une organisation du travail implique forcément une répartition inégale de son produit. Pour Smith, la propriété ne change pas de nature selon la répartition du travail, mais selon les bénéfices qu’elle rapporte.
la parole chez Smith est intriquée dans le processus de développement du marché de la même manière que, pour Marx, la parole est intriquée dans le processus de développement des forces productives. Leurs divergences entre un déterminisme moral et un déterminisme social deviennent obsolètes à l’instant où les hommes deviennent interdépendants. La conscience devient alors subordonnée à l’organisation de la division du travail. L’écart entre les objets de recherches de Smith et Marx ne semble pas profondément théorique, mais soumis à leur volonté de construire leurs domaines de recherches de manière indépendante et hermétique.
La distinction sociale est un versant inévitable de la division du travail sociale, le point de convergence entre Marx et Smith se situe dans les moyens à disposition des individus pour se distinguer socialement. Ils sont rejoints par des sociologues qui ont fait de la domination culturelle leur domaine d’expertise tel que Bourdieu et Weber. Cependant, le caractère économique qui détermine cet aspect culturel sépare les deux économistes des sociologues. Nous pouvons donc proposer, de part ces analyses, que l’interdépendance prend des formes de solidarités entre métiers et entre classes selon le stade de développement de la division du travail.
La division du travail occupe une place centrale dans les modèles historiques des deux auteurs. Elle sert en effet de critère pour mesurer et catégorisés le développement des sociétés entre des périodes et des territoires différents. Ces catégories sont semblables entre Smith et Marx. Par exemple les sociétés de chasseurs et la propriété tribale, les sociétés agricoles et la propriété communale, enfin les sociétés commerciales et la propriété féodale. Néanmoins, certaines divergences sont importantes, Smith distingue plus intensément les zone développés et non développés que Marx. Alors que Marx définit ces différences comme étant des rapports sociaux inégales entre villes et campagnes. Ces rapports sont déterminés par le stade de développement de la division du travail. Smith distingue également un autre stade, celui des sociétés de pasteurs, où la propriété commence à être accumulé et à nécessiter l’apparition d’un état.
Leurs perceptions de l’aliénation diffèrent grandement étant donné leurs objectifs opposés d’une recherche de stabilité pour l’un, et de changement révolutionnaire pour l’autre. Pour Smith, l’apparition de l’état vient de la défense de la propriété, alors que pour Marx elle vient d’une scission entre intérêts individuels et intérêt collectif. Bien qu’Adam Smith parle de classes sociales avec des intérêts divergents, elles ne sont pas antagonistes et occupent chacun un rôle social lié au type de propriété dont elle tire une rémunération. L’Etat sert alors à contenir les conflits lorsque ces intérêts entrent en collision ou lorsque que le marché n’est pas capable de gérer certains services. Cependant, cette fonction n’apparait qu’avec le développement de la division du travail qui permet une séparation entre les possessions de richesses et le pouvoir, puis une séparation entre les pouvoirs au sein de l’Etat. Pour Marx, les intérêts individuels sont hermétiques à l’échange et uniquement relier par les rapports de productions, c’est-à-dire par leur interdépendance matérialiste. Ces intérêts sont regroupés en intérêts de classes antagonistes selon la forme de la division du travail. Avec le progrès de cette dernière, l’Etat est avant tout le théâtre illusoire de la lutte des classes et sert également d’outil pour une classe qui cherche à imposer son propre mode de production.
Enfin, Smith et Marx peuvent apporter un ancrage économique à la sociologie, sans la contredire et bien au contraire. Un regard critique est cependant nécessaire en prenant en compte le contexte d’écriture de leurs textes et la biographie des auteurs. Le contenu réserve en effet deux contradictions majeures concernant l’Etat, Smith lui donne une fonction sociale alors que son émergence suit le même schéma que celui de la division du travail, et Marx en fait un outil de lutte révolutionnaire tandis qu’il n’est que la représentation illusoire des intérêts d’une classe de propriétaire. Proposer que l’Etat suit le même processus de développement et d’optimisation que la division du travail de manière logique et non par fonction ou utilisation semble intéressant pour une analyse de son fonctionnement.
Résumé
L’approche de Smith et de de Marx, dans l’ensemble, montre les mêmes mécanismes qui ont permis à la division du travail de prendre l’ampleur que nous connaissons actuellement.
L’interdépendance entre les hommes prend un caractère social, l’organisation et le progrès de la division du travail s’inscrit elle-même dans un processus social. Smith part de conceptions philosophiques pour appréhender cette socialisation et expliquer l’origine des échanges, tandis que Marx fait de la division du travail l’origine de ces phénomènes. La contradiction n’est pas aussi forte qu’on pourrait le penser, en effet, à partir du moment où la division du travail se développe, elle devient le déterminant des différences entre les hommes, que ce soit pour Smith ou Marx. Son origine prend donc des formes divergentes entre les deux auteurs, mais sa progression et ses effets restent similaires. En effet, les deux auteurs partent du principe que l’interaction entre les hommes est productrice de la conscience, la production de la connaissance est ainsi stimulée par le développement de la division du travail sociale. Néanmoins, la division du travail occupe également une place importante dans la répartition des richesses et de la propriété pour les deux auteurs. Cependant, pour Marx, la division du travail et les propriétés privées désignent la même chose. Une organisation du travail implique forcément une répartition inégale de son produit. Pour Smith, la propriété ne change pas de nature selon la répartition du travail, mais uniquement selon les bénéfices qu’elle rapporte.
La division du travail occupe une place centrale dans les modèles historiques des deux auteurs. Elle sert en effet de critère pour mesurer et catégorisés le développement des sociétés entre des périodes et des territoires différents. Ces catégories sont semblables entre Smith et Marx, respectivement : les sociétés de chasseurs et la propriété tribale, les sociétés agricoles et la propriété communale, enfin les sociétés commerciales et la propriété féodale. Néanmoins, certaines divergences sont importantes, Smith distingue plus intensément les zone développés et non développés que Marx. Ce dernier voit dans ces différences des rapports sociaux entre villes et campagnes, déterminé par le stade de développement de la division du travail. Cette différence vient de la définition de la propriété qui diverge entre les deux auteurs comme nous l’avons vu. C’est ainsi que Smith distingue un autre stade, celui des sociétés de pasteurs, où la propriété commence à être accumulé et à nécessiter l’apparition d’un état.
Enfin, leurs perceptions de l’aliénation diffèrent grandement étant donné leurs objectifs opposés d’une recherche de stabilité pour l’un, et de changement révolutionnaire pour l’autre ; mais aussi lié aux précédentes divergences. Pour Smith, l’apparition de l’état vient de la défense de la propriété, alors que pour Marx elle vient d’une scission entre intérêts individuels et intérêt collectif. Bien qu’Adam Smith parle de classes sociales avec des intérêts divergents, elles ne sont pas antagonistes et occupent chacun un rôle social. L’Etat sert alors à contenir les conflits lorsque ces intérêts entrent en collision ou lorsque que le marché n’est pas capable de gérer certains services. Cependant, cette fonction n’apparait qu’avec le développement de la division du travail qui permet une séparation entre la possession et le pouvoir, et entre les pouvoirs au sein de l’Etat. Pour Marx, les intérêts individuels sont hermétiques à l’échange et uniquement relier par les rapports de productions, c’est-à-dire par leur interdépendance matérialiste. Ces intérêts sont regroupés en intérêts de classes antagonistes selon la forme de la division du travail. Avec le progrès de cette dernière, l’Etat est avant tout le théâtre illusoire de la lutte des classes et sert également d’outil pour une classe qui cherche à imposer son propre mode de production.
De ces observations et de l’étude sociologique de leurs propositions, nous pouvons conclure que leurs démarches peuvent se compléter sur différents niveaux d’analyses. Nous pouvons conclure que Smith et Marx peuvent apporter un ancrage économique à la sociologie, sans la contredire et bien au contraire. Un regard critique est cependant nécessaire en prenant en compte le contexte d’écriture de leurs textes et la biographie des auteurs. Le contenu réserve en effet deux contradictions majeures concernant l’Etat, Smith lui donne une fonction sociale alors que son émergence suit le même schéma que celui de la division du travail, et Marx en fait un outil de lutte révolutionnaire tandis qu’il n’est que la représentation illusoire des intérêts d’une classe de propriétaire. Proposer que l’Etat suit le même processus de développement et d’optimisation que la division du travail de manière logique et non par fonction ou utilisation semble tout à fait fécond pour une analyse de son fonctionnement.
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[8] Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, PUF, Quadrige, 2014, p. 164
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[13] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 21
[14] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 17
[15] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre I, Economica, 2000, p. 20
[16] George Herbert Mead, 1934, L’Esprit, le Soi et la Société. Le lien social, Paris, Presse Universitaire de France, 2006, p. 223
[17] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre I, Economica, 2000, p. 21
[18] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre I, Economica, 2000, p. 22
[19] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre I, Economica, 2000, p. 15
[20] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre I, Economica, 2000, p. 10
[21] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre I, Economica, 2000, p. 12-13
[22] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 20
[23] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre II, Economica, 2000, p. 193
[24] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 21
[25] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre I, Economica, 2000, p. 21
[26] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 807
[27] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 808
[28] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 14
[29] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 16
[30] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 15
[31] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 33
[32] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 34
[33] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre I, Economica, 2000, p. 25
[34] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 736
[35] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 737
[36] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 738
[37] Karl Marx, 1848, Le Manifeste du Parti Communiste, Paris, Éditions sociales, 1976, p. 15
[38] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 22
[39] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 14
[40] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 15
[41] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 19
[42] Karl Marx, 1848, Le Manifeste du Parti Communiste, Paris, Éditions sociales, 1976, p. 10
[43] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 735
[44] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 717
[45] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 718
[46] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 717-718
[47] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 718
[48] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 747
[49] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 719
[50] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 720
[51] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 723
[52] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 721
[53] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 722
[54] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 14
[55] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 24
[56] Karl Marx, 1848, Le Manifeste du Parti Communiste, Paris, Éditions sociales, 1976, p. 14
[57] Note du traducteur.
[58] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 805
[59] Karl Marx, 1844, Manuscrits de 1844, Archives MLM, p. 7
[60] Karl Marx, 1844, Manuscrits de 1844, Archives MLM, p. 8
[61] Mandel Ernest, La formation de la pensée économique de Karl Marx de 1843 jusqu’à la rédaction du « Capital », Paris, 1967, p. 9
[62] Karl Marx, 1844, Manuscrits de 1844, Archives MLM, p. 24
[63] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 806
[64] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre II, Economica, 2000, p. 161
[65] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre I, Economica, 2000, p. 75
[66] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 735
[67] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 740
[68] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 747
[69] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 23
[70] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 57
[71] Karl Marx, Engels Friedrich, 1845, L’idéologie allemande, Paris, Éditions Sociales, 1977, p. 58
[72] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 733
[73] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 734
[74] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 748
[75] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre V, Economica, 2000, p. 811
