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L’appel au vote comme suicide politique

Les révolutionnaires meurent tous les cinq ans et se décomposent de plus en plus à chaque nouvelle élection.

Il ne reste plus que des antifascistes de rue ou d’urnes, prêts à participer à la stratégie de la tension électorale pour y combattre une extrême droite et des droits fantasmés.

Mais une extrême droite bien réelle s’est déjà emparée du pouvoir depuis plusieurs dizaines d’années : depuis la loi contre le séparatisme, la loi sécurité globale et la loi anti-casseur de Macron. Depuis la loi sur le renseignement, les 49.3 de Valls et l’état d’urgence anti-terroriste en 2015. Depuis le karcher de Sarkozy et l’état d’urgence dans les banlieues en 2005, sans même évoquer les projets de libéralisations et de privatisations successives de chacun de ces gouvernements, et ça, jusqu’à l’échec du front populaire de 1936.

L’alternance politique, un outil de contrôle social.

Chaque nouvelle voix est une victoire pour la bourgeoisie. Chaque alternance entre gouvernements déstructure toujours un peu plus les mouvements sociaux et les organisations de classe. Cette alternance accentue la tension électorale. C’est-à-dire, l’attente et la demande dans des programmes réformistes. La croyance dans l’autorité de l’Etat comme porteuse de solutions et comme arbitre neutre dans la guerre sociale que mène la bourgeoisie contre nous.

Mais il n’en n’est rien. Si les chefs d’états, les ministres et les parlementaires changent, les sénateurs, la justice, la police, l’armée, et enfin, la classe patronale, restent.

L’alternance politique est en soi un outil de contrôle social qui calme et maintien en haleine. Que la balance penche à gauche, à droite ou aux extrêmes, la même question freine l’apparition de toute organisation révolutionnaire : que va-t-il se passer maintenant ?

Il se passera la même chose depuis chaque révolution volée dans l’Histoire : le renforcement des intérêts liés aux profits, la centralisation du pouvoir d’état et l’optimisation du maintien de l’ordre capitaliste par la force, la séduction et la dépendance.

La force, parce que pas une fois un gouvernement élu, de gauche comme de droite, n’a freiné l’autonomisation et la militarisation de la police, voir bien au contraire.

La séduction, parce que les mensonges déployés par les oppositions de gauche se déplacent vers la droite. Leurs programmes abandonnent toute radicalité de classe, le clivage étant mauvais pour arpenter la voie de la majorité. Cette institutionnalisation d’une certaine gauche, autrefois communiste, devenue réformiste, participe à l’institutionnalisation de l’extrême droite. Elle rend ses propositions acceptables aux yeux des citoyens.

Rosa Luxembourg disait que lorsque les socialistes entrent dans le gouvernement, c’est le parti qui s’embourgeoise et non l’État qui devient socialiste. Mais elle n’allait pas assez loin. Lorsque les socialistes entrent dans le gouvernement, iels légitiment le jeu du pluralisme politique, et donc, l’existence, autant que le discours, des partis d’extrême droite. Cependant, cette extrême droite peut diffuser son venin avec la bénédiction d’une partie de la bourgeoisie, contrairement à la gauche et aux plus petits partis radicaux.

La dépendance. Parce que chaque avancée obtenue par la voie de l’État renforce son emprise, son expertise et son transfert des richesses dans la vie des travailleur.se.s. Les droits obtenus par l’État ne le sont qu’en abstraction dans la loi. Ils renforcent l’illusion d’une citoyenneté équitable pour toustes, quelle soit nationaliste ou européaniste.

Droit, salaires et réactions.

Alexis de Tocqueville avait déjà remarqué ce mécanisme avec la fin de la ségrégation aux états-unis, pérennisant un racisme systémique extrêmement violent. Ces « droits » permettent une normalisation des discriminations et des inégalités au sein de la division du travail social. C’est-à-dire, une intensification et une optimisation de l’exploitation par les normes informelles concrètes. On le voit actuellement avec les réactions transphobes à travers toute l’Europe et en particulier en France. Le droit ne joue jamais en notre faveur. Seul compte le rapport de force sur le terrain.

Un autre exemple est celui du droit du travail et des salaires. Les accords de branche et les négociations contractuelles prévalent de plus en plus sur le code du travail. C’est l’inversion de la hiérarchie norme, déjà présente dans la loi travail de 2016, mise en place par un gouvernement de gauche. Mais cette inversion se propage jusque dans les aides sociales, dans l’accès au chômage, aux APL, à la prime d’activité etc… L’accès est droit est de plus en plus difficile car individualisé et privatisé.

Au delà de cette inversion, le niveau des salaires n’est qu’un indicateur du degré de tension dans le rapport de force de classe. Le niveau des salaires n’est pas une variable ajustable par simple intervention de l’État. Le salaire est la variable faible, celle qui baisse en premier et qui monte en dernier par rapport aux profits. Son augmentation n’apporte rien sans mobilisation de classe déjà forte et capable de ralentir l’inflation, les licenciements et de s’approprier la gestion des cotisations sociales.

L’intérêt des travailleur.se.s n’est pas l’augmentation des salaires ou l’augmentation de nos droits. Notre intérêt est de nous organiser sur nos lieux de travail, de vie, d’études et entre travailleur.se.s d’autres secteurs. Rien de plus, rien de moins.

La cogestion, un projet bourgeois idéaliste.

Promouvoir le barrage républicain ou les promesses d’un individu qui cherche le pouvoir ne peut ni s’intégrer dans une proposition de classe, ni dans une proposition intersectionnel. C’est un prisme uniquement social-démocrate et individualiste.

C’est promouvoir la puissance et la bienveillance d’un individu ou d’un parti qui serait capable d’arbitrer les rapports de classe ou patriarcaux, racistes et validistes, en notre faveur. C’est promouvoir le mythe de la cogestion et des rapports sociaux pacifiés, basés sur la médiation ou la légalité. C’est donc mettre son intérêt entre les mains d’un autre pour peser individuellement dans la négociation de son statut et de ses droits avec les dominant.e.s. C’est nier la force collective et l’organisation de classe. Autrement-dit, c’est contre-révolutionnaire.

Enfin, ce projet de société est tout à fait dans l’intérêt de la bourgeoisie. Notamment si le prolétariat est déjà puissant et organisé : pour en garder le contrôle. Mais cette société cogérée n’est absolument pas souhaitable pour nous. Et elle ne peut même pas être réalisée si le rapport de force n’est pas déjà en notre faveur !

Si nous avons l’avantage, pourquoi se limiter à la médiation ? Si nous sommes faibles, pourquoi croire que la négociation sera en notre faveur ?

Mais au-delà de positions fixes, la dynamique sociale-démocrate a toujours été un frein à l’organisation révolutionnaire et autogestionnaire des travailleur.se.s. Elle s’intègre extrêmement bien dans le contrôle social qu’exerce la démocratie bourgeoise sur les prolétaires. Son effet principal est d’individualiser le rapport de production dans la négociation, jusqu’à atomiser les travailleur.se.s. Cela, au point même de rendre cette même négociation forcément infructueuse, jusqu’à favoriser un retour en force de la rigueur. Ce mécanisme, mis en relief par les exemples précédents, nous permet de voir un cycle dans l’alternance politique droite et gauche, mais aussi une direction.

Les partis fascistes électoralistes, le réel danger ?

Le suicide politique se caractérise dans la promotion de l’État et en sa gestion hypothétiquement socialiste. Dans la promotion de l’alternance politique et en la peur d’une extrême droite électoraliste.

La victoire de la bourgeoisie s’enracine à chaque nouvelle alternance politique. Cela, jusqu’à ce qu’elle soit en capacité de ne plus devoir respecter cette mascarade. C’est cette alternance, ces tensions électorales et républicaines, ce vote, qui renforcent une extrême droite non-électoraliste (nationaliste-révolutionnaire), soutenue par une autre partie de la bourgeoisie et des institutions de l’État qui n’ont jamais eu la contrainte de cette alternance : la justice, la police et l’armée. Zemmour a même pu menacer des journalistes d’un sniper lors d’un sommet internationale des armées, auquel il n’aurait jamais eu le « droit » d’accéder sans ses soutiens d’officiers militaires.

Ce processus se poursuit jusqu’à ce que des fascistes en puissance n’aient plus qu’à monter à la tête d’institutions déjà autoritaires et déjà potentiellement fascistes depuis le début du jeu électorale. Mais c’est ce jeu électoral qui permet à ce potentiel de pleinement se réaliser sans craindre de révolution. C’est le principe même de la social-démocratie : la pacification sociale.

Bertolt Brecht disait que le fascisme est l’évolution de la démocratie en temps de crise. Mais il n’allait pas assez loin. Le fascisme est un processus par lequel l’État se renforce dans toutes les sphères de nos vies grâce à l’alternance politique que lui permet la démocratie représentative bourgeoise.

Le fascisme comme processus institutionnel, et non comme partis.

L’exemple de l’Union Européenne est très parlant. Contrairement à ce qu’imagine les fascistes bas du front, l’UE est un parfait outil pour les nationalismes européens de se réaliser. Ça, les cadres des partis fascistes en Europe l’ont bien compris. Que ce soit le RN en France, Meloni en Italie ou Viktor Orban en Hongrie. Aucun ne voudra sortir de cet excellent outil bureaucratique.

Le Parlement européen n’a déjà que très peu de pouvoir par rapport à la Commission européenne. Mais cette dernière permet aux États membres de renforcer leurs pouvoirs exécutifs par rapport aux autres – législatifs et judiciaires -. Cela, dans le simple objectif d’harmoniser les lois de ces mêmes États membres. Cette autonomisation de l’exécutif prend la forme d’ordonnances, notamment celles utilisées pour prolonger certains mandats pendant la pandémie de covid 19. L’harmonisation n’est ici pas le sujet et n’est pas forcément un problème en soit (quoi-que, il y a des exemples que nous devrons aborder à une autre occasion). Mais la méthode démontre que cet outil institutionnel est lui-même potentiellement fasciste dès sa création, passant outre les décisions parlementaires comme le ferait un 49-3 en France.

Selon un certain Lénine, cette critique du parlementarisme et des élections bourgeoises s’identifie à ce qu’il nomme du « gauchisme ». Le « gauchisme » serait la maladie infantile du communisme. A cela, répondons que : l’État, dans toutes ses formes et toutes ses expressions, est un poison létal pour l’autonomie des travailleur.se.s et la réalisation du dit communisme.

Selon cet autoritaire, « les masses » se trouvent dans les partis et les syndicats réactionnaires. « Les masses » se retrouvent dans les élections bourgeoises et y participent de bon cœur. C’était déjà faux à son époque, et ça l’est encore plus aujourd’hui.

En 2019, le taux de syndicalisation en France était de 10%. La masse se trouve plutôt parmi les non syndiqués, malheureusement. (La critique du syndicalisme est un autre sujet à aborder lors d’une autre occasion)

Ensuite, il serait faux de croire que l’abstention est uniquement une réserve de voix pour la « gauche ». En 2022, alors que le RN était aux portes du pouvoir, 19% de ses sympathisant.e.s se sont abstenus avec 22% de celleux de Reconquête, le parti de Zemmour. La propagande pour des élections bourgeoises faites par des personnes de « gauche » pourrait surprendre de ses effets négatifs sur un électorat ennemi, et ce par simple effet réactance.

Enfin, voter reste un privilège des classes supérieurs. Plus le niveau de vie et de diplôme baisse, plus l’abstention est élevé. C’est en effet un privilège de pouvoir croire et propager l’illusion du vote comme barrage au développement du fascisme. Chaque élection renforce au contraire le processus de fascisation des médias et des institutions.

Les élections sont, en temps de paix, ce que l’Union sacré est en temps de guerre.

Les deux sont des moyens d’exalter le patriotisme, de placer au-devant de la scène des sujets prédéterminés : racistes, sexistes, transphobes, islamophobes et validistes. Cette tension fait partie intégrante d’une stratégie pour détourner l’attention des réformes en cours. C’est un calendrier que les législateur.ice.s apprennent à comprendre et à utiliser.

La nouvelle réforme du chômage passe à la trappe devant ces glorieuses élections européennes.

Nous ne pouvons pas avoir l’initiative dans ce genre de cadre réactionnaire. Ne nous pouvons que renforcer la légitimité des discours réactionnaires en les confrontant sur un terrain qui leur est favorable. Le pluralisme politique se retournera toujours contre nous, simplement parce que la bourgeoisie a les moyens de financer et de diffuser des partis fascistes pour défendre leurs intérêts. Cela, nous forçant aux compromis et au réformisme : nous tirant nous-même vers la droite.

C’est la fameuse fenêtre d’overton.

Que faire ?

Les « masses », ce terme fourretout qui ne veut rien dire. Les « masses » donc, font avec ce qu’elles ont, c’est-à-dire pas grand-chose. Et nous, en tant que révolutionnaires, nous faisons avec encore moins.

Peut-être devrions-nous arrêter de disperser nos forces dans des institutions déjà potentiellement fascistes. Peut-être devrions-nous enfin nous focaliser à renforcer notre autonomie politique et notre initiative stratégique. Et pourquoi pas, de proposer autre chose aux « masses » : sortir une bonne fois pour toute des syndicats, des partis, des élections et des négociations.

Voter n’a rien de pragmatique et n’a jamais rien apporté aux travailleur.se.s. Voter n’est qu’une croyance individuelle, individualiste et réformiste que tout révolutionnaire devrait assumer dans ce sens. C’est-à-dire, de ne pas participer au suicide politique de leurs camarades. De ne pas participer à la propagande pacificatrice et nationaliste de la bourgeoise. De ne pas appeler à voter.

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